Cette étude française publiée dans la revue Cognitive Development analyse les effets différentiels de plusieurs déterminants sur le développement des compétences verbales et non verbales des enfants de 5-6 ans. Certains facteurs, comme le niveau de diplôme des parents, ont des effets globaux, d’autres, comme l’allaitement maternel, n’agissent que sur les compétences langagières.

Un frère aîné en moins ou un mois d’allaitement supplémentaire… et quelques points de QI gagnés.
Des chercheurs français viennent de publier une étude qui met en lien de façon assez fine les facteurs environnementaux et le développement cognitif de l’enfant. Ce travail présente le grand mérite de rappeler à quel point certains aspects « modifiables » de l’environnement ou des soins reçus par l’enfant ont un impact sur l’évolution de son cerveau.

La recherche* menée conjointement par le Laboratoire de Sciences Cognitives et Psycholinguistique (ENS, EHESS, CNRS), l’INSERM, l’Université Paris Descartes et les hôpitaux Robert Debré et Corentin Celton (Issy-Les-Moulineaux) s’est intéressée aux effets différentiels des facteurs analysés (poids de naissance, durée de l’allaitement ou niveau de revenus, entre autres) sur plusieurs dimensions de l’intelligence, telles que les compétences verbales (phonologie, compréhension, vocabulaire, capacités conceptuelles, mémoire à court terme, connaissances générales) et non verbales (perception visuelle, coordination visio-motrice, capacité d’abstraction et de catégorisation, calcul). Les chercheurs distinguent deux types d’items. Les facteurs « distaux », assez généraux, dont on sait qu’ils ont un impact global sur le développement de l’enfant, tels que « le niveau d’éducation des parents ». Et les facteurs « proximaux » qui ont un impact plus direct sur l’enfant et constituent en quelque sorte le moyen par lequel les facteurs distaux influent sur l’enfant. Le niveau d’éducation du parent est un facteur distal, et de ce facteur distal découlent plusieurs éléments proximaux, le poids de naissance de l’enfant par exemple, les interactions du quotidien, la durée de l’allaitement.

Le rôle prépondérant d’un environnement stimulant

A partir de ce cadre, les équipes ont analysé la corrélation entre ces différents éléments et les compétences verbales et non verbales des enfants. Les 1129 enfants étudiés appartiennent à la cohorte EDEN, première étude française d’envergure sur les déterminants pré et post natals précoces du développement et de la santé de l’Enfant, lancée en 2003 par les CHU de Poitiers et de Nancy. Le développement des enfants a été évalué à partir de 11 tests neuropsychologiques reconnus pour leur robustesse scientifique.
Les résultats viennent confirmer les données récentes : de faibles scores en terme de stimulation cognitive, de revenus du ménage, de la durée d’allaitement, du niveau de diplôme parental, le nombre de frères et sœurs et l’âge gestationnel, affectent bien les compétences verbales et non verbales des enfants. La nouveauté : certains déterminants ont un effet sur toutes les dimensions de l’intelligence alors que d’autres déterminants ne viennent jouer que sur certaines compétences.
Le niveau de stimulation cognitive reçue par l’enfant dans son foyer a un impact plus net sur les compétences verbales. Chaque point gagné en stimulation cognitive accroît le niveau de compétences verbales de l’enfant et -mais dans une moindre mesure- son niveau de compétences non verbales. « Durant la période de développement, il est possible que le langage soit la fonction cognitive la plus sensible aux stimulations cognitives dans l’environnement familial », notent les chercheurs. Une des explications avancées : les enfants ont moins besoin de s’appuyer sur leurs parents pour développer leurs compétences non verbales, ils les développent plus naturellement à travers des jeux possiblement solitaires (poupées, puzzles, voitures…).

Nombre de frères et sœurs plus âgés et durée de l’allaitement : un impact marqué sur les compétences langagières

L’effet spécifique sur les seules compétences verbales est plus marqué pour deux déterminants, le nombre de frères et sœurs plus âgés et la durée de l’allaitement. Chaque mois supplémentaire d’allaitement maternel accroît les compétences verbales mais, dans l’étude, n’a en revanche pas d’effet sur les compétences non verbales. Ce résultat sur le seul QI verbal peut s’expliquer par le fait que le nombre de femmes ayant allaité sur une longue période était relativement faible dans la cohorte. Ce résultat sur le QI verbal met aussi en exergue la dimension « socio-affective » de l’allaitement, à savoir les effets des interactions mère-enfant et de la plus grande disponibilité des mères qui allaitent longtemps. Le sujet, concèdent les chercheurs, mérite des explorations plus poussées. L’étude souligne notamment qu’il existe un lien négatif entre le niveau de revenus et la durée de l’allaitement : plus le revenu est élevé, plus la durée de l’allaitement est courte. Ce résultat peut sembler étrange à première vue dans la mesure où en France, l’allaitement est socialement connoté. Les mères de catégories socio-professionnelles supérieures allaitent davantage. Simplement, à niveau de diplôme égal, les femmes qui ont un plus faible revenu allaitent plus longtemps. C’est logique : elles sont plus nombreuses à prendre un congé parental.

Le focus sur le nombre d’enfants plus âgés dans la fratrie est intéressant car il présente des résultats inédits et contre-intuitifs. Il était jusqu’alors plutôt habituel de penser que le fait d’avoir des frères et sœurs plus âgés constituait un stimulant pour un enfant. Or, ici, il semble que plus l’enfant a de grands frères et sœurs, moins il reçoit du temps et de l’attention exclusive de la part de ses parents. Or, le temps et l’attention exclusifs prodigués par les parents  seraient plus propices au développement cognitif que l’attention dispensée par les frères et sœurs ou une attention parentale partagée entre plusieurs enfants.

Le niveau de diplôme des parents et le petit poids de naissance: un effet incontestable

Les conclusions sur le niveau de diplôme des parents sont plus attendues. Chaque niveau d’étude supplémentaire des parents se répercute positivement sur le niveau de langage de l’enfant et sur ses compétences non verbales. Les auteurs notent malgré tout que cette influence très forte du niveau d’éducation des parents sur l’intelligence des enfants ne peut pas s’expliquer entièrement par l’ensemble des données proximales analysées dans l’étude. « Mesurer l’environnement familial est très complexe », prévient Franck Ramus, l’un des auteurs. Certains protocoles prévoient l’envoi d’observateurs dans les familles, pendant plusieurs heures. Ici ça n’a pas été le cas. C’est l’une des limites de l’étude.

Concernant le poids de naissance, il a un impact sur le développement des compétences cognitives, essentiellement sur le QI non-verbal. Cette question est complexe car il est pour le moment difficile de dire si c’est le poids de naissance en lui même qui a un effet sur le développement cognitif de l’enfant ou si ce sont les causes de ce petit poids (tabagie, nutrition, précarité socio-économique) qui constituent un frein direct au développement de l’intelligence. D’autant plus que les différentes causes du petit poids sont souvent liées et interagissent : la tabagie ou une nutrition inadaptée sont plus fréquentes dans les milieux les moins aisés.

Cette étude française vient en tous cas confirmer le rôle de l’environnement, et au premier chef, des parents, dans le développement de l’enfant et de son intelligence. Elle pointe la façon dont les données médico-socio-économiques, la constitution de la cellule familiale, les interactions précoces viennent influer sur l’intelligence d’un enfant et donc sur sa destinée. La connaissance approfondie de ces éléments ne condamne pas au déterminisme, elle permet au contraire d’identifier les mécanismes permettant de l’atténuer. Même si les chercheurs rappellent que, pour corser l’affaire, certains facteurs environnementaux sont eux-mêmes… « héritables ».

*Differential effects of factors influencing cognitive development at the age of 5-to-6 years