Le déni de grossesse, vrai ou faux? C’est la question abordée par Israël Nisand, chef du pôle gynécologie-obstétrique du CHU de Strasbourg, lors de la dernière édition du Cercle d’Etude des Gynécologues et Obstétriciens du Parc (CEGOP), organisé le 22 janvier dernier par le Collège des Gynécologues et obstétriciens d’Alsace (CGOA). Israël Nisand a beaucoup travaillé sur le sujet et son expertise est régulièrement sollicitée lors de procès d’Assises. La vidéo de son intervention est en ligne. Nous vous en proposons un compte-rendu écrit.

Israël Nisand, chef du pôle gynécologie-obstétrique du CHU de Strasbourg:

“Hier une des sages femmes dans la salle m’a dit  “Toutes les femmes enceintes savent qu’elles sont enceintes . Le déni je pense que ça n’existe pas.” Puis elle a vu le témoignage que vous allez voir et elle a dit « ce témoignage est bien embêtant, vraiment cette femme ne savait pas qu’elle était enceinte ».
Je montre ce film aux magistrats car ils ont tendance à dire “ah oui, le déni de grossesse c’est le nouveau truc qu’on trouvé les femmes pour obtenir un non lieu.” Un président de Cour d’Assises a dit à une femme: « si je comprends bien pour vous madame c’est votre mode de contraception. » Cette violence ça commence par l’accueil dans nos maternités : « mais madame vous le saviez bien hein ! » Et la femme se ferme comme une huître. L’incrédulité qu’on lui oppose la fait se considérer elle-même comme un monstre. Depuis l’affaire Courjault on a appris à connaître cette pathologie. Il y a zéro publication. Ca peut tuer l’enfant et sa mère. On a un déni du déni. Ca nous met dans un tel mal être. On leur oppose du sadisme médical.”

“Je pensais être constipée, j’étais enceinte de sept mois”

Résumé du témoignage vidéo d’Isabelle  (A 2mn 54 s), proposé par Israël Nisand  :
« Je dresse le contexte. J’ai 21 ans je sors d’une enfance très difficile. Mon père est issu de l’aristocratie du sud ouest, ma mère issue d’une famille paysanne très pauvre. Ils s’aiment, se marient puis entre eux c’est un choc culturel dans la vie au quotidien. Ma mère est à moitié dépressive. J’ai un frère qui a 7 ans de plus que moi, il est très ombrageux, a une relation de pouvoir sur moi très forte. A 14 ans, il ne trouve rien de mieux que de faire ses griffes sexuelles sur moi. Une tentative de viol, j’ai eu très peur. Mon frère me forçait a faire pipi devant lui, c’était tellement humiliant. Ma tante nous a surpris. C’est cet archétype impossible. Elle a très bien compris ce qui se passait, mais elle s’est tournée vers moi et m’a traitée de salope, j’avais 7 ans et demi. Mon corps c’était terminé, la pureté, l’innocence, c’était fini.

A 21 ans, j’arrive très destructurée.  Mais j’ai la pêche, je me reconstruis, j’ai envie de vivre, je m’occupe de moi. Je rencontre un gars, il est beau, c’est le printemps. On a eu des rapports une fois, très intenses, très beaux. Un mois après j’ai mes règles. Je suis soulagée. Quelques mois après je n’ai plus mes règles. Je vais voir le médecin, il me dit que c’est pas grave. Une de mes amies me dit « c’est pas très normal, tu as des ballonnements ». Moi je me trouvais constipée, je pensais que je faisais de la rétention d’eau. Je retourne consulter le même médecin. Il met sa main sur mon ventre. Il me dit « tu es inscrite à la sécurité sociale ? Tu es enceinte de sept mois. »

Mon univers s’écroule. La folie qui s’empare de moi. Je commence à pleurer, à me débattre. Le médecin me regarde : « pourquoi tu te débats, pourquoi tu ne l’acceptes pas ? Ton corps lui l’accepte, regarde ». Et c’est vrai, je vous jure, je suis entrée dans ce cabinet mon ventre était tout plat et là en une seconde, j’ai sentie comme une bascule, un mouvement, tout d’un coup quelque chose qui se déployait à l’intérieur. Je me suis effectivement retrouvée enceinte. J’ai failli sombrer dans la folie, je me sentais envahie, comme un viol, quelqu’un qui avait pénétré à l’intérieur de moi. Il était gros, je ne savais pas comment j’allais le faire sortir. Je me suis dit « je veux mourir ». Pendant huit jours j’ai longé le précipice, j’étais sur le fil du rasoir, de chaque côté c’était le gouffre. J’ai voulu m’ouvrir le ventre, j’ai cherché comment faire passer ce bébé. En fait j’étais enceinte de huit mois.

J’ai commencé à me calmer tout doucement. J’avais si peur. J’ai compris pourquoi c’est important d’attendre un bébé pendant neuf mois. Je devais tout faire en même temps, je devais tout vivre à la fois. Je me renseigne pour aller dans une clinique à Toulouse. L’obstétricien m’ausculte et me demande ce qui se passe. Il regarde mon ventre « pouf, de toute façon ce bébé il va mourir et s’il ne meurt pas il sera handicapé ». J’avais réussi à reprendre espoir et il me noyait littéralement. »

Les répercussions sans fin du déni

Isabelle raconte ensuite l’accueil déplorable à la maternité pour l’accouchement, les difficultés à obtenir de voir son bébé, éloigné dans un service de néonatalogie, la façon dont elle a dû se battre pour enfin créer avec lui les premiers liens.

« Après pendant des année son a payé les pots cassés de tout ça. Entre nous deux il n’y avait que de l’angoisse. Dès qu’il était malade je ne le supportais pas, j’en devenais presque violente. Pendant 25 ans j’ai nié cette histoire. Il y a cinq ans je me suis autorisée à laisser cette histoire émerger à l’intérieur de moi. Pendant 16 ans on ne lui a rien dit. Mon mari lui a expliqué qu’il n’était pas son père biologique mais que quand il avait 15 jours il l’avait pris dans ses bras et qu’il s’était senti adopté par le bébé. Il a fallu que je trouve le courage de tout dire. Pendant 14 ans mon fils s’est éloigné de moi. 14 ans c’est excessivement long pour une mère. Je pensais que c’était lié à son père.

En fait en février je rencontre le Professeur Nisand, je lui raconte mon histoire. Il me dit « il faut que vous l’écriviez ». En fait mon fils m’a dit « le problème ce n’était pas mon père, ce qui m’a hanté c’est que tu as dit que pendant que tu étais enceinte tu pensais que tu étais constipée. Si toi tu es constipée, moi je suis la merde ». Voilà avec quoi il s’est débattu pendant toutes ces années.Je culpabilisais tellement, j’avais tendance à le surprotéger, presque à le considérer comme un enfant handicapé. J’ai commencé à regarder l’histoire autrement. Je me suis interrogée sur comment une chose pareille avait pu m’arriver. Comment avait-il pu être comme un passager clandestin. Il m’a dit : « d’abord je veux te dire merci parce que je suis aujourd’hui c’est grâce à ce que tu m’as fait vivre, ce vécu là me donne de l’humanité. Tu sais en fait maintenant il faut que tu te pardonnes, moi ça fait très longtemps que je t’ai pardonné ».

Le déni du déni

Israël Nisand reprend ensuite la parole :
« 50% des femmes qui ont une histoire de déni ont subi un viol ou une maltraitance, les autres on n’arrive pas à le trouver. Je suis quasiment sûr que le déni est comme une psychose localisée. Il est arrivé quelque chose à ces femmes.
Le déni est une grossesse qui se développe à l’insu de la femme. C’est une pathologie psychique. Il arrive à des femmes pour lesquelles il y a une pathologie psychique. Des femmes qui n’émettent pas sur la longueur d’onde féminine. Aucun maquillage, aucun élément de séduction, elles ont un problème avec leur féminité. Le déni est contagieux. C’est une grossesse physique sans grossesse psychique. Plus de un pour 1500 naissances. Les gens qui ne fréquentent pas une maternité n’en voient jamais. Les psychiatres aux procès ne mettent jamais les pieds dans une maternité.

Quand le déni recouvre l’accouchement, il y a 25% de morts. Parfois le déni se poursuit après l’accouchement. L’incrédulité de tous. Mettre une femme brutalement face à sa grossesse c’est comme mettre une vitre devant quelqu’un qui est en train de courir. La souffrance psychique est toujours très grande. Ca n’a rien à voir avec une grossesse cachée. Quand on interroge ces femmes elles disent « certains jours je me rendais compte qu’il y avait quelque chose de pas normal ». C’est un mécanisme actif d’oubli pour se protéger contre la souffrance. A nous de dire qu’il y a parfois une irresponsabilité transitoire au moment de l’accouchement. Une femme seule, surprise pas le travail peut avoir un comportement complètement foolish.
Une petite de 18 ans elle est dans la salle d’attente de la maternité parce qu’elle doit faire des examens, elle ne sait pas qu’elle est à enceinte. Elle va aux toilettes, elle accouche, prend le bébé sous le bras et rentre à la maison.

Quand l’anapath dit que le bébé a crié et que les jurés pensent « ah le bébé a crié, la salope ». On est là pour dire que l’accouchement a été difficile, la tête sort, le bébé respire, après il meurt d’asphyxie. J’ai dit “ madame Courjault n’a pas tué ces bébés.” On me dit « fracas facial et asphyxie ». Sur les dix derniers procès que j’ai fait il y en a deux pour lesquels il y a eu violence. Les compagnons sont souvent des pervers narcissiques. Mr Courjault est un pervers narcissique.

La prévention : une déclaration tardive de grossesse, on n’appelle pas l’assistante sociale, ça ne suffit pas. C’est un signe d’alerte. Il faut proposer de l’aide car il y a une grand souffrance psychique, ne jamais banaliser un déni. On ne laisse pas une femme à qui on vient de dire qu’elle est enceinte repartir. On la garde, en la fermant d’ailleurs. Le déni va nuire à la relation mère et enfant. Je tiens pour un échec pour les psys de lâcher la femme. Il faut apprivoiser suffisamment cette femme pour l’accompagner plusieurs années après. En conclusion, la pathologie est fréquente, grave et mal connue. Il y a un déni de la part du corps médical. Ce sont des femmes dépassées par leur propre histoire. La gravité est fonction de la durée.»
Ce qui fait que le déni s’arrête c’est le hasard. Ce se révèle plus ou moins tôt ou tard. Donc il n’y a pas de déni partiel ou total.

Une question dans la salle : “Qu’en est-il dans les autres pays ?”
Réponse : Les Coréens et les Américains sont venus filmer en France. Dans notre pays nous avons été capables d’identifier une pathologie et de mettre un nom. Nous sommes le seul pays au monde où il y a une prise de conscience.du déni. »

Oui, le déni intéresse aussi les anglo-saxons

Comme l’auteure de ce compte-rendu a écrit le premier livre paru en France sur le déni de grossesse, après une enquête sur plusieurs années et bien avant la médiatisation de l’affaire Courjault, elle se permettra, modestement, quelques remarques et éclairages supplémentaires après le résumé de cette remarquable intervention d’Israël Nisand (si vous avez le temps, regardez la vidéo, c’est toujours très stimulant de l’entendre).

Le médecin insiste par exemple sur les antécédents traumatiques vécu par ces femmes, laissant entendre que celles qui ne verbalisent aucun souvenir douloureux ont certainement elles aussi vécu une expérience difficile qui pourrait expliquer la survenue du déni. Pour autant il existe bien des femmes chez lesquelles rien ne vient éclairer cette grossesse déniée. Des femmes équilibrées, apparemment bien dans leur couple, qui refusent d’ailleurs la psychologisation de cette expérience hors norme et qui parviennent à nouer presque immédiatement des liens forts avec l’enfant. Ca ne veut pas dire qu’un suivi post accouchement n’est pas nécessaire mais simplement qu’il est possible, aussi, que les causes du déni soient plus triviales que la réactivation d’un traumatisme d’enfance : une vie professionnelle très prenante, une précédente grossesse très récente avec des kilos pas perdus, une femme de forte corpulence incapable de percevoir les signes de la grossesse, un enfant « adultérin », ou l’enfant de trop, le compagnon ayant menacé lors de la grossesse précédente de partir au prochain enfant.

D’autre part, tous les hommes dont la compagne a été concernée par un déni et dont le bébé est parfois mort, ne sont pas des pervers narcissiques. Ce sont aussi, souvent, des hommes très dépassés et assommés par ce qui leur arrive. Quand la fin est heureuse, avec un bébé né à l’hôpital, ils peuvent aussi devenir de bons pères (car tous les dénis de grossesse ne se terminent pas en drame).
Enfin, il est un peu exagéré de dire que seule la France se préoccupe du sujet. Notre pays a fait l’objet d’une attention médiatique soutenue en raison de l’affaire Courjault et de son démarrage international. Mais avant ce fait divers, les journaux étrangers, bien plus que les journaux français d’ailleurs, avec un art consommé de la mise en scène, regorgeaient déjà d’histoires de déni de grossesse, soit des récits édifiants de dénis se terminant par de grandes fêtes familiales pour célébrer l’arrivée inopinée de ce bébé, soit des chroniques judiciaires lors du procès de mères infanticides. Et le terme « déni de grossesse » existe en anglais, « denial of pregnancy ».
Peut-être même y-a-t-il eu davantage d’études anglo-saxonnes que françaises sur le sujet. L’Américaine Susan Hatters-Friedman a réalisé plusieurs études sur l’infanticide et sur le déni de grossesse. Elle a effectué une communication sur le sujet lors du 159ème congrès de l’Association américaine de psychiatrie en juin 2006. Avant elle Margaret G.Spinelli avait publié en mai 2001 un article dans le journal Américain de Psychiatrie dans lequel elle expliquait une bonne part des néonaticides par le déni de grossesse (hypothèse reprise par la française Nadine Gorre-Ferragu dans sa thèse de médecine en 2002). En revanche, l’inventeur du terme « néonaticide », un autre psychiatre américain, Phillip J. Resnick, qui travaille depuis 40 ans sur l’infanticide, contestait déjà en 2006 l’hypothèse du déni dans les cas d’infanticide. Le sujet est donc abordé depuis plus de 15 ans en dehors de nos frontières. Il existe même un film tourné aux Etats-Unis en 2006, jamais sorti en France, Stephanie Daley, racontant le face à face entre une jeune fille accusée du meurtre de son bébé et la représentante du procureur (jouée par Tilda Swinton). Stéphanie, qui a accouché sur la cuvette des WC (un « classique » dans les dénis de grossesse) lors d’une classe neige, explique qu’elle ne se savait pas enceinte. En face d’elle, Tilda Swinton essaie de démêler le vrai du faux. Donc non, les Français ne sont pas les seuls à se préoccuper du sujet.