Assurer la continuité de la prise en charge d’un enfant en famille d’accueil constitue de plus en plus un objectif explicite des systèmes de protection de l’enfance européens. Pour autant, ces systèmes parviennent-ils à éviter les ruptures ? Comment les appréhendent-ils ? Toute rupture est-elle en soi délétère pour l’enfant et la famille d’accueil ? Ce sont quelques unes des interrogations qui ont servi de fil rouge à cette journée d’étude consacrée à l’accueil familial par l’Observatoire National de la Protection de l’Enfance. Un colloque qui a notamment laissé la parole à des spécialistes allemands, suisses, luxembourgeois, néerlandais et belges, et a eu à cœur de croiser les apports de la recherche avec l’expertise des professionnels.

«Dans l’accueil familial, la recherche de stabilité et de continuité est omniprésente. Les ruptures sont là comme un spectre qu’on cherche à éviter. La rupture c’est le phénomène qui fait effraction. »C’est ainsi que Bénédicte Aubert, de l’Association Nationale des Placements Familiaux, pose le sujet, en introduction de la journée d’étude consacrée par l’Observatoire National de la Protection de l’Enfance aux continuités et ruptures dans l’accueil familial. Après elle, une chercheuse allemande en pédagogie sociale, Daniela Reimer, évoque une étude qu’elle a menée. « Chez nous les professionnels reconnaissent que le sujet est important mais disent que « ça n’arrive pas ». Or en Allemagne, 30% des enfants en accueil familial vivent la rupture. Cela reflète la complexité des émotions même chez les spécialistes ». Sa recherche bat en brèche l’idée d’une rupture qui surviendrait automatiquement pendant l’adolescence, de façon rapide, en raison d’un conflit avec la famille d’accueil et qui entraînerait une perte totale de contact avec famille d’accueil.
Elle cite deux exemples qui soulignent la complexité de sujet et montrent que la rupture n’est pas forcément irréversible et qu’elle n’empêche pas le maintien du lien. Daniela Reimer insiste sur la notion « d’appartenance familiale », dimension pas figée et sujet très sensible pour l’enfant. « Les enfants accueillis se demandent toujours s’ils appartiennent à la famille. « Suis-je traité pareil ? Ai-je les mêmes privilèges, les mêmes droits ? » ». Elle évoque ce moment où une famille prend des photos de famille, sans l’enfant, ou quand elle exprime devant un étranger que cet enfant là est un enfant accueilli. « Quand l’appartenance prend-elle fin ? Quels sont les facteurs qui déclenchent la fin de l’appartenance ? »

Une réelle pluralité des liens

Lors d’une première table-ronde intitulée consacrée à la pluralité des liens, Nathalie Chapon, sociologue rattachée à l’université d’Aix Marseille, rend compte elle aussi d’une recherche menée pour l’ONPE, basée sur deux postulats : cette pluralité des liens existe bien en accueil familial et elle s’inscrit entre deux pôles, la continuité et la rupture. « Entre ces 2 pôles il y a une phase indispensable, la construction des liens. » Cette question des liens s’inscrit dans un débat plus large sur la parentalité. La famille d’accueil est singulière, rappelle la chercheuse, puisqu’elle a délégation pour assumer une partie des fonctions parentales mais qu’elle est enjointe à tenir une posture professionnelle. La notion de « suppléance familiale » (le fait de suppléer les parents à un moment dans leur parcours parental), permet de dépasser l’opposition binaire entre liens de filiation et liens d’affiliation. « Il existe un continuum entre substitution et prédominance familiale ». La recherche menée par Nathalie Chapon à partir de 25 situations d’enfants placés (qui ont été interrogés ainsi que la famille d’accueil, ses enfants, les autres enfants accueillis et, quand cela a été possible, les parents biologiques), montre notamment que « les sentiments ne sont pas les mêmes selon le statut de l’enfant. » L’inquiétude et l’instabilité sont fortes pour les enfants qui dépendent d’une mesure de placement judiciaire ou de l’ASE alors que la quiétude, le sentiment de poser ses valises, dominent chez les enfants qui basculent vers une mesure de tiers digne de confiance ou une délégation d’autorité parentale.

Nathalie Chapon note aussi que plus la durée de placement est longue, plus l’enfant connaît des ruptures. Pour trois quarts des enfants la famille d’accueil n’est pas la première mesure de placement.Certains enfants ont fait l’objet de six mesures différentes.

Ce qui fait famille: aimer, se soutenir, partager

Le lien de filiation apparaît fragilisé dès la naissance. Seule la moitié des enfants est reconnue par les deux parents à la naissance. D’autres figures parentales rentrent dans ce jeu, comme le beau père. Pour Nathalie Chapon, « s’attacher à définir qui est le vrai parent pose question ».
Tout comme se pose la question du maintien du lien des fratries. « Car ici on a plutôt des demi fratries. » Au cours de cette recherche l’interrogation a porté sur ce qui fait famille pour ces enfants placés. « Aimer, se soutenir, partager ». Les trois quarts estiment avoir des sentiments très forts pour leur famille d’accueil. Le décalage affectif est important entre les 2 entités (famille d’accueil, famille biologique). La famille d’accueil est la plus investie. La sociologue met aussi en exergue une déperdition des liens avec la mère. « La relation à la mère est problématique, plus qu’avec le père. Elle est identifiée comme absente. L’enfant n’arrive pas à s’expliquer son absence, son indifférence. Il éconduit le parent absent, ne comprend pas pourquoi il devrait aller la voir. La discours est souvent plein de colère à l’égard de la mère. Ce discours n’est pas retrouvé pour le père qui dans les faits est bien plus souvent absent que la mère. » Plus le placement dure, plus la déperdition des liens avec les parents d’origine est probable. Les filles sembleraient avoir davantage de relations avec leurs parents, être moins touchées par la rupture. Quand il existe une amélioration de la relation avec le parent, elle concerne davantage les filles (ce constat fait écho aux recherches menées en psychologie sur la plus forte vulnérabilité des garçons).

Selon le temps passé dans le lieu de vie, la partage du quotidien, les enfants se positionnent différemment vis à vis de leur famille d’accueil. Deux tiers d’entre eux disent « ma famille est celle où je vis ». Un tiers estiment avoir deux familles. Les adolescents qui ont connu de multiples placements rejettent toute attache, sur le mode « ni ma famille, ni la famille d’accueil ». Une toute petite minorité d’enfants ne reconnaissent de liens familiaux qu’avec leurs parents.
La notion de soutien apparaît centrale. Tous les enfants y font référence. Ils estiment que cette fonction fait défaut à leurs parents. Dès lors que les enfants ont un problème, les parents ne sont pas évoqués. L’assistante familiale exerce la fonction de solidarité. La culture familiale de solidarité d’accueil fait sens pour l’enfant. Le parent biologique est évoqué par rapport à ses difficultés.

En conclusion, Nathalie Chapon estime qu’il faut remettre en question le discours sur le profil de l’Assistante familiale, ce lui selon lequel « Madame machin a ce profil donc on lui confie tel enfant. » « L’assistante familiale a une relation singulière avec un enfant. Ce n’est pas parce qu’elle a une relation forte avec le premier enfant qu’elle va développer le même lien avec les autres. Un ensemble de facteurs viennent expliquer la relation singulière. Elle ne va pas tous les adopter parce qu’elle a adopté le premier. Il y a des glissements possibles. »

La relation sécurisée, un impératif

Toujours dans cette première table ronde, Gillian Schofield, professeur à la « East Anglia University » au Royaume-Uni, évoque « l’importance des relations sécurisées » (en France, une récente conférence de consensus sur les besoins fondamentaux des enfants en protection de l’enfance a fait du besoin de sécurité un méta besoin). Ces relations sécurisées réduisent l’angoisse, permettent l’acceptation, la découverte, l’apprentissage, le sens de l’appartenance et la création d’une identité. Comment aider ces enfants à faire face au changement, à gérer leurs émotions ? Elle insiste : toutes les relations peuvent contribuer à construire une base sécurisante. La famille d’accueil, les parents biologiques, les professeurs (qui peuvent jouer un rôle clé), les travailleurs sociaux, le voisinage, les amis. Gillian Schofield évoque cinq dimensions du modèle de sécurité : la disponibilité, le fait d’apprendre à l’enfant à gérer ses émotions, l’aider à construire son estime de soi, lui apprendre la coopération, lui permettre de développer un sentiment d’appartenance. L’ensemble des adultes et des pairs qui gravitent autour de l’enfant peut contribuer à renforcer ces cinq dimensions.
Pour cette spécialiste, il faut « réfléchir à la multiplicité des relations qui peuvent construire une base sécurisante et sont source d’espoir pour ces enfants. »

Elle évoque le modèle anglais où la rupture peut-être très rapide, et où les passages entre un accueil à court terme et une adoption sont fréquents. Comment organiser cette rupture et le passage d’une famille à l’autre ? « L’attachement ne se transfère pas, il se construit » pose-t-elle. Il faut organiser des rencontres, procéder progressivement. Le calendrier du changement doit répondre aux besoins de l’enfant. Il faut un chevauchement entre les deux familles d’accueil. Que la famille adoptante ait les photos de tout le monde sur le frigo, que l’enfant sache qu’il a été aimés de tous ces gens qui ne l’oublieront pas. C’est essentiel pour réduire l’angoisse des enfants. « Il est nécessaire d ‘assurer la continuité de l’environnement relationnel. Garder par exemple la même lessive pour que les vêtements aient la même odeur. »

En finir avec les débats qui opposent soutien des parents et protection de l’enfant

Robert Theisen, psychologue luxembourgeois devait participer à cette table ronde mais n’a pas pu être présent. Sa contribution est lue au public. Elle rappelle les nombreux débats qui ont émaillé la protection de l’enfance depuis 30 ans, notamment ceux sur l’évaluation des compétences parentales ou la nécessité du maintien du lien familial. Dans son texte Robert Theisen explique aussi qu’il existe un perpétuel tiraillement entre la protection de l’enfance et le soutien à la parentalité.
D’un côté la recherche a mis l’accent sur l’importance particulière du besoin d’appartenance et d’affiliation, sur le droit des enfants à vivre des liens affectifs stables et sécurisants avec les parents d’accueil. Ce courant s’appuie sur plusieurs orientations conceptuelles : les apport théorique de la résilience, de l’attachement, les principes de la thérapie systémique, la psychopathologie des traumatismes relationnels précoces. De l’autre, le droit de l’enfant à être protégé doit être concilié avec le droit des parents. On privilégie le maintien du lien familial. « Mais, note le psychologue, nous avons 82% de placements judiciaires. Le Luxembourg est un des pays qui compte le plus de placements. Il y a une tendance qui semble favoriser la protection par des mesures de placement. La logique de parentalité et de protection semblent donc incompatibles ».
Il rappelle les travaux sur le lien étroit entre le développement de l’enfant et la qualité de l’attachement parent-enfant, avec une tendance à la transmission intergénérationnelle. La recherche récente laisse davantage de place aux expériences de vie, à l’importance de la fonction adaptative.
« Qu’est ce qui fait famille ? Ce sont les petits gestes du quotidien, les secrets partagés, les rituels, les plats préparés avec amour, les jeux de société, le rituel du coucher… »

Pour Robert Theisen, le débat très idéologique sur la co éducation versus l’éloignement des parents n’a pas permis de protéger les enfants des carences parentales. Dans les faits la parentalité partagée est rendue difficile par des dispositions législatives qui font perdre leurs prérogatives aux parents. Toute la question est donc : Comment préserver la parentalité de la famille biologique tout en permettant à l’enfant de créer de réels liens d’affiliation ? 

La transparence sur les raisons du placement aide à construire la continuité de l’accueil

Léo Mathey, président départemental de l’ADEPAPE (Associations d’entraide aux pupilles, anciens pupilles, anciens de l’ASE) conclut cette première table-ronde avec une étude effectuée auprès de jeunes adultes ayant été placés. « Ce qui a fait continuité dans le parcours de ces jeunes c’est la clarification des liens, le fait aussi que la famille d’origine accepte le placement ».
Entrent en ligne de compte aussi : avoir un point de repère, un endroit à soi, partager des moments, la création d’une familiarité. Que le jeune soit assuré que ça va perdurer. Quand les liens peuvent être conservés même après 18 ans, cela rassure, le lieu ressource perdure. Léo Mathey note que la sortie du dispositif se fait souvent dans l’amertume, avec un sentiment de trahison, de désillusion. La discontinuité à la sortie semble très liée à la discontinuité au moment de l’entrée dans la famille d’accueil. Ce qui peut créer de la discontinuité: le sentiment d’avoir « été monté contre sa famille », le manque de transparence sur la raison du placement, le sentiment de ne pas être reconnu à sa juste valeur, le manque d’engagement affectif, l’impression que l’argent était le seul moteur de la famille d’accueil, l’impression d’avoir été leurré, d’avoir cru à quelque chose qui n’existait pas vraiment.
« Il faut les aider à prendre le meilleur des deux mondes, plaide Léo Mathey. L’identité c’est un tout. Tout à l’heure quelqu’un a cité John Donne et son « aucun homme n’est une île ». Disons que les enfants accueillis sont des archipels. » Il cite aussi Boris Cyrulnik : « être l’enfant de personne c’est presque n’être personne ».

Aux Pays-Bas, en savoir plus sur le processus d’appariement entre un enfant et une famille d’accueil

Après cette première partie sur la pluralité des liens, la deuxième table-ronde s’intéresse aux continuités et ruptures dans le parcours d’enfants accueillis. Hans Grietens, est chercheur aux Pays-Bas. Il explique qu’en mai 2017 le ministre des affaires sociales a lancé un plan d’accueil sur le placement familial avec pour axe principal la continuité. « C’est vraiment une priorité à l’agenda. » Que sait-on des parcours des enfants néerlandais ? En fait pas grand chose. « Nous avons des professionnels de l’appariement, des « marieurs », qui essaient de trouver la famille d’accueil la plus approprié pour un enfant. Ces personnes ont un rôle fondamental dans la trajectoire de l’enfant. C’est le premier bloc de construction d’un parcours. Mais c’est un aspect sous étudié. Il y a très peu de travaux de recherche. Comment les professionnels combinent-ils les familles avec les enfants ? C’est une boîte noire. On ne sait pas comment ça se déroule. Il faut relier ces caractéristiques de l’appariement avec les résultats finaux ».
Aux Pays-Bas, 45% des placements se terminent avec des ruptures non planifiées, imprévues. Avec des problèmes comportementaux chez les enfants provoqués par ces ruptures. Il existe des facteurs qui permettent de prévoir les ruptures : l’âge (plus l’enfant est âgé, plus le risque est élevé, plus il est difficile de trouver une famille d’accueil), l’histoire du placement (les ruptures annoncent d’autres ruptures), le comportement de parentalité des parents d’accueil.

« Aux Pays-Bas, on priorise le placement en famille. Nous avons des enfants gravement abîmés à cause de négligences très graves. Que savons nous à ce sujet? Il faut étudier le lien entre les traumatismes et les ruptures. » Le chercheur note un besoin énorme d’interventions (avec un nombre croissant d’enfants placés).
Pour estimer si le système encourage la continuité, il faut prendre en considération le système macro. Or, le système néerlandais est très fragmenté. « Comment assurer la continuité des enfants quand il existe tellement de services différents ? Le système néerlandais est complexe. Il est difficile d’avoir des statistiques nationales fiables très difficile de suivre le parcours d’un enfant. Il n’y a pas de planification permanente. En Angleterre et aux USA on cherche le placement permanent dès que possible. Aux Pays Bas il y a peu d’adoptions après placement. L’orientation vers la famille est très forte. Une orientation davantage basée sur l’enfant permettrait de meilleures conditions pour assurer cette continuité. »

Dans l’étude Quality 4 children qui constitue une norme de qualité « dans le meilleur intérêt de l’enfant », la continuité est un thème qui ressort, assure Hans Grietens. C’est aussi une priorité des chercheurs et décideurs. « On se concentre trop sur court terme, déplore-t-il encore. On manque de perspective longitudinale sur le devenir des enfants. On n’a que des résultats à court terme. Quand les enfants ont des aides thérapeutiques on sait qu’ils ont moins de risques de troubles comportementaux. »

Les troubles mentaux des parents et leurs répercussions sur les enfants

Nicole Haccart, qui a fondé l’Institut de formation en psychoéducation et santé mentale à Montpellier, intervient ensuite sur « l’impact des troubles de santé mentale sur la continuité des parcours ». Dans son service d’accueil d’adolescents et de jeunes adultes suivis en protection de l’enfance (ASMO à Montpellier), les ruptures et l’exclusion des dispositifs constitue le point commun entre les jeunes accueillis. Le plus souvent ce sont les troubles du comportement du jeune qui ont généré la rupture.
Les jeunes reçus sont âgés de 17 à 21 ans, dans le cadre du contrat jeune majeur. L’objectif : rompre avec le parcours de rupture. Ces situations sont très marquées par la maladie psychiatrique. Sur 25 jeunes, 23 ou 24 ont des parents porteurs de troubles de santé mental, diagnostiqués ou pas.
En quoi ces troubles en santé mentale vont avoir un impact sur la continuité ?

Il y a d’un côté les troubles des parents, très fréquents (pathologies psychiatriques chroniques -schizophrénie, bipolarité-, dépressions, troubles de la personnalité) qui se caractérisent eux-mêmes par la discontinuité, par des épisodes. Les enfants ont passé un an, un an et demi (petite enfance) avec leurs parents, ils ont été placés tout petits, entre 18 mois et 3 ans. Les interactions précoces ont été très problématiques. L’instabilité de la personne atteinte peut être beaucoup réduite si elle est accompagnée, si elle a un bon environnement. En protection, les parents cumulent les difficultés, ils sont isolés, n’ont pas d’entourage. Souvent aussi la personne ne connaît pas sa maladie, ses symptômes, sa pathologie.
Elle cite l’exemple d’Alexandre : de 0 à 2 ans il vit avec sa mère schizophrène (pas de père), il bénéficie d’un placement de 2 à 7 ans. La mère rencontre un monsieur qui paraît stable, Alexandre retourne dans la famille, mais entre 7 et 13 ans, Alexandre est exposé à de multiples traumatismes. Le beau père est alcoolique et maltraitant, la mère suicidaire. Alexandre est de nouveau placé. Il développe des troubles. Son beau-père est décédé après le placement. Alexandre fait une dépression. Il est exclu de la famille d’accueil, suivi par un psychologue. Il cumulera 15 lieux de placement!

Des jeunes eux-mêmes très touchés par des problèmes de santé mentale

Nicole Haccart constate chez ces jeunes « beaucoup de troubles de la personnalité, d’instabilité, d’addictions ». Les troubles du comportement apparaissent tôt chez l’enfant : dès la petite enfance et montent en intensité. Ils sont intolérant à la frustration, violents. « Souvent l’accueil familial tient jusqu’à 13 ans. Les assistantes familiales considèrent que c’est leur métier. A l’adolescence, les crises prennent une autre ampleur et l’accueil est rompu. Ces jeunes sont exclus des ITEP, des IME, il n’y a pas de structure qui sache gérer ça. On voit aussi des enfants avec des troubles de retrait qui développent plus tard des pathologies psychiatriques. » (cet exposé rejoint le témoignage de l’assistante familiale que nous avions recueilli il y a quelques mois). Pour Nicole Haccart, il faut une meilleure connaissance des troubles en santé mentale. Souvent les enfants ne connaissent pas la maladie de leur parent.
Dans la salle un participant fait remarquer à juste titre que la présentation de cette spécialiste laisse entendre qu’il existerait une hérédité pour les maladies psychiatriques. « On parle de facteurs de risque, de vulnérabilité et de protection, répond-elle. Il y a un risque terrain, une vulnérabilité génétique, mais ce n’est pas linéaire. En protection de l’enfance, on a souvent un cumul (les parents ont des troubles, les enfants sont exposés aux dysfonctionnements liés aux troubles puis ils vivent le traumatisme lié aux ruptures). Il y a d’un côté des facteurs de risque et de l’autre des facteurs de protection (éviter le facteur de stress par exemple). Il faut que l’enfant apprenne à se protéger contre les facteurs de risque (le stress ou le cannabis par exemple).”

Permettre aux enfants de mettre des mots sur leur histoire: le dispositif “sac à dos”

Bep Van Sloten, assistante familiale pendant 25 ans aux Pays-Bas, prend ensuite la parole. Elle accueillait chez elle en urgence pour des courtes durées des jeunes en pleine crise. Elle a inventé le dispositif « my back pack » (mon sac à dos). Elle raconte la genèse de ce projet : « J’ai toujours entendu « on m’a mis dans une famille à 4 ans mais je ne sais pas pourquoi ». Tous ces enfants, de façon itérative, ne se sentaient pas écoutés. Un de ces enfants accueillis m’a dit : « j’essaie de comprendre ma vie, j’ai vécu dans 20 foyers différents, je fais la carte de ma vie ». Le sac à dos doit leur permettre de retracer leur histoire. »
Bep Van Sloten déplore qu’on ne s’intéresse pas au passé, « comme si la porte était fermée », comme s’il ne fallait pas reparler du trauma. “La thérapie ne soigne pas les enfants de façon définitive mais il nous incombe de donner des outils aux enfants pour qu’ils puissent parler, exprimer ce qui leur est arrivé. » Ces outils sont destinés aux travailleurs sociaux pour aider les enfants de moins de 12 ans à parler, à reprendre le fil de leur histoire, les aider à trouver les mots. « On demande aux travailleurs sociaux de ne pas parler. On leur apprend à poser des questions avec une méthode thérapeutique, avec des outils narratifs, créatifs. »

Le procédé repose sur l’histoire d’un canard qui est dans une famille de chiens. Au début le canard a peur des chiens. Des ateliers sont organisés avec de petits groupes d’enfants qui ont tous leur petit sac avec un canard, des cartes, des planches pour dessiner. Puis un programme individuel sur ordinateur avec un logiciel interactif amène l’enfant à construire son histoire de canard avec le travailleur social. Le récit est ensuit analysé. « Est-ce que cette histoire ressemble à la tienne ? » Le canard sert de révélateur de l’histoire de l’enfant.(ndlr : cette thérapie reposant sur un processus narratif ressemble à celle évoquée dans notre dernier pueriscope).

Etre au plus près des parents, sans oublier le nécessaire soutien aux familles d’accueil

A la fin de cette deuxième table-ronde, Nathalie Haltel et Françoise Gaillard, du service d’accueil du Prado en Bourgogne racontent les effets d’un changement d’organisation sur l’accompagnement des enfants et de leur famille. Depuis trois ans, explique Nathalie Haltel, conseillère technique, le département de Saône et loire s’est désengagé du suivi des familles. Les référents du PRADO assurent donc le suivi de l’enfant et tout le travail d’accompagnement des parents. Résultat : les durées de placements se sont réduites, les retours en famille ont augmenté et du fait de ce travail d’accompagnement avec les parents, il y a un apaisement des situations. Le travail de réassurance permet de nourrir la relation de confiance et d’assurer la cohérence de l’accompagnement éducatif et de mieux travailler sur les retours. Revers de la médaille : les assistants familiaux voient moins les éducateurs référents. Le soutien du côté des parents a créé un vide de l’autre côté, les assistants familiaux se sentent seuls, la communication se fait à distance. Le référent n’exerce plus vraiment sa fonction de tiers entre l’enfant et la famille d’accueil.
« Il y a encore beaucoup de situations qui craquent, concède-t-elle. Mais une séparation ce n’est pas forcément négatif. Parfois, en utilisant la séparation, on évite la rupture définitive. » Le Prado met en place des accueils relais réguliers pour soulager les assistantes familiales. Les familles d’accueil travaillent en binôme et l’enfant connaît les deux familles.
Sa collègue, Françoise Gaillard, éducatrice spécialisée a vu l’évolution des familles d’accueil. « Au départ, elles accueillaient les enfants comme leurs propres enfants. Elles le voyaient comme faisant partie de leur quotidien. Mon travail était de rappeler à l’enfant les deux schémas (sa famille biologique et la famille d’accueil). Depuis 3 ans on fait beaucoup de séparations. Dès qu’il y a une difficulté, l’assistante familiale se sent attaquée, elle a peur pour elle, pour son mari (crainte d’une accusation d’agression sexuelle). Elle n’arrive pas à affronter les problématiques. »

L’attachement, essentiel et pourtant toujours débattu

Lors de la dernière table-ronde, intitulée « continuités et ruptures dans le suivi institutionnel », le sociologue David Grand (AREFIS-IREIS, Villeurbanne), auteur d’une étude menée auprès d’assistants familiaux repose que la « continuité apparaît a priori comme une bonne chose puisque synonyme de stabilisation ». Mais,objecte-t-il, il y a des nuances. Quand ça se passe mal, le changement de famille d’accueil peut être salutaire. La discontinuité a du bon quand elle n’est pas la règle.
Il rappelle que l’assistante familiale peut faire de son domicile un chez soi pour l’enfant. Il relève un très intéressant point de controverse. « Ce matin on a parlé attachement, sensibilité, émotion. Ca semblait acquis théoriquement. Pour avoir un pied dedans, je peux vous dire que pas du tout. Il y a plein de controverses sur l’attachement. Les assistants familiaux n’ont cessé de me dire qu’il y a des débats entre eux. Certains prônent la distance, d’autres l’attachement. » Il poursuit : les assistantes familiales permettent aux enfants jeunes de s’attacher au lieu et aux personnes. L’hospitalité se donne à voir. « On a parlé de signaux faibles. Il faut aller à leur recherche, ils sont tout sauf anecdotiques. Par exemple ? Quand une assistante familiale procède de la même manière pour chaque enfant : on refait le papier peint de la chambre, on laisse l’enfant avoir un coin à lui, qu’il peut personnaliser. Le régime relationnel en place est celui de la proximité voire de la familiarité. Les assistants familiaux ont des gestes, des attentions, se préoccupent du bien être de l’enfant. Ils sont eux-mêmes renommés (tati, tonton). »
Faisant écho à l’intervention de Gillian Schofield, David Grand estime qu’il existe « tout un réseau de solidarités pas toujours visibles, qui contribue pourtant au placement. »
Il relate que tout au long de cette enquête, « on n’a cessé de nous dire « attention le placement familial ce n’est pas que les assistants familiaux, c’est l’action d’un service ». » Dans réalité, assure-t-il, il y a une diversité d’articulations. Tous les assistants familiaux n’ont pas le même positionnement. Il alerte quant au risque « de voir le domicile se refermer sur lui même sans regard extérieur s’il n’y a pas d’articulation ».

La rupture, une blessure durable y compris chez les assistantes familiales

Clara Bombach, chercheuse suisse, a de son côté interviewé des « parents nourriciers » et des enfants accueillis. Le sujet de la rupture provoque une irritation. « On nous refusait les fichiers ». Pour la chercheuse, « la rupture n’est pas antithèse de la stabilité, le moment où tout s’écroule ».
« L’objectif du système est de produire des relations stables, poursuit-elle. C’est l’objectif officiel mais beaucoup d’enfants et de familles vivent des ruptures à cause du système. » Notamment, explique-t-elle en raison de la fin du soutien financier à 18 ans. « Souvent les assistantes familiales font semblant que choses vont très bien et peuvent gérer eux mêmes. Quand c’est un échec, elles ont un sentiment de culpabilité. Elles sont désolées de la rupture même si elles en sont soulagées aussi. De nombreuses années après, elles restent préoccupées de la situation. Elles sont heureuses de pouvoir en parler. » Elle trouve dommage que les adieux, souvent brutaux ou inexistants, ne soient pas conceptualisés.
Patricia Brunel, responsable de l’accueil familial départemental pour le département du Val de Marne explicite le fonctionnement du département avec ses sept antennes pluridisciplinaires. En 2016 une commission de suivi des admissions a té mise en place pour avoir une visibilité sur la file active, mettre en lien les demandes d’accueil et les offres de places, faciliter l’articulation entre partenaires et construire étayages diversifiés. Des assistantes familiales sont recrutées en dehors du département pour gérer les vacances ou les situations complexes.
A la fin de cette dernière table-ronde, deux intervenantes belges expliquent en quoi consiste le dispositif « fil rouge » (il existe désormais un site internet : www.fil-rouge-jeunesse.be). « Le fil rouge est rédigé par les professionnels et pour les professionnels. L’accès par l’enfant est possible sur accompagnement d’un professionnel. C’est un outil de transmission d’information.» Concrètement il s’agit d’un document word en forme d’index qui présente cinq items sur deux pages : la ligne de vie (vision chronologique et transversale de la vie de l’enfant avec les lieux, les événements marquants, la filiation), le génogramme (il reprend les personnes importantes pour l’enfant), le répertoire (le nom des professionnels et les institutions qui ont émaillé le parcours), l’anamnèse (notamment les circonstances de la grossesse et des premiers mois), les réalisations positives dans le parcours de l’enfant et les objectifs atteints. Il s’agit de mettre en évidence les informations signifiantes ou manquantes.