« Les émotions du jeune enfant et de l’adulte : mieux les accueillir, les décrypter et les accompagner » : tel était l’intitulé de ce colloque proposé par Zoeki, organisme de formation pour les professionnels de la petite enfance. Nous avons modéré cette journée d’échanges et avons aussi présenté en introduction une très synthétique revue de littérature sur les émotions chez l’enfant.

Héloïse Junier, psychologue, conférencière et formatrice, auteure du “guide pratique pour les pros de la petite enfance“, propose en première partie une « immersion dans le cerveau affectif ». Elle commence par un rappel des besoins fondamentaux du petit humain. De quoi a-t-il besoin pour grandir et se sentir bien ? Il faut évidemment distinguer les besoins physiologiques des besoins psychologiques. Manger, boire, dormir, éliminer, respirer, l’hygiène, sont à classer dans la première catégorie. Qu’en est-il des besoins psychologiques ? La communication, la sécurité, la motricité, l’affection, l’attention de l’adulte, le besoin de contacts physiques en font partie. On trouve ensuite les besoins secondaires : jouer, se divertir, apprendre, évoluer dans un environnement naturel. Une discussion s’engage : « est-ce que jouer est un besoin de premier ordre ? » Non. C’est un besoin secondaire. L’enfant joue si les autres besoins sont assouvis.

Le besoin d’affection et le besoin de s’alimenter… Vivre et survivre

Un autre échange s’amorce sur le portage et l’attachement. Les professionnels doivent-ils accepter un lien d’attachement, peuvent-ils porter l’enfant (en écharpe notamment) ? L’intervenante demande à la salle d’énumérer les arguments qui s’opposent à ces pratiques de maternage en crèche. « Les professionnels ont peur de trop s’attacher », dit l’une, « le parent craint la concurrence » propose une autre, « L’enfant va s’habituer aux bras » avance une dernière. Pour l’intervenante, « il faut arrêter avec ces diktat qui vont à l’encontre des besoins fondamentaux de l’enfant. » Elle interroge : « Le besoin d’affection est-il aussi important que le besoin de boire et de manger ? » La salle est partagée : l’enfant qui n’a pas d’affection va t-il s’alimenter ? L’enfant qui ne s’alimente pas peut-il réguler ses émotions ?

Une professionnelle donne l’exemple d’un nouveau-né en néonatologie : cet enfant cesse de s’alimenter, il ne se bat pas car ses parents ne viennent pas.
La conversation s’oriente donc tout naturellement vers l’expérience d’Harlow avec les bébés singes et les substituts maternels. Le bébé singe est placé dans une cage avec deux substituts maternels, l’un en fer mais tenant le biberon, l’autre en fourrure donc plus doux et plus réconfortant. Il passe 22 heures sur 24 sur la maman en peluche et ne la quitte que pour aller boire.
Héloïse Junier le rappelle : pour un enfant, une telle privation de soins augmente à terme l’ agressivité, la dépression, le manque de régulation des émotions. « L’affection ce n’est pas du luxe, ce n’est pas la cerise sur le gâteau ». L’exemple très extrême de l’hospitalisme en témoigne. Dans une moindre mesure, elle observe que parfois dans les EAJE « les bébés ont l’air affamés de contacts sociaux ». Une professionnelle de néonatologie remarque : « on peut porter un enfant autrement, en lui lançant un regard, avec une parole rassurante ».

Remplir le seau d’affection, vider le seau de stress

Héloïse Junier montre ensuite les processus neurologiques à l’oeuvre face à une émotion désagréable. Confornté à un besoin insatisfait le cerveau est en état d’alerte. « On passe notre temps à nous focaliser sur le comportement et pas sur la cause. Toute émotion désagréable cache un besoin insatisfait ». Elle explique que chaque matin l’enfant arrive dans son mode d’accueil avec deux seaux, le seau de l’affection et le seau du stress. Plus le seau d’affection est plein, plus l’enfant est tolérant à la frustration. A quel niveau de stress ou d’affection cet enfant est-il ? Comment remplir ou vider chaque seau ? A-t-il assez mangé, dormi, exploré, été câliné ? « Plus les besoins de l’enfant sont assouvis, plus ils sont gérables », assure-t-elle.

En finir avec les théories non fondées

Héloïse Junier propose ensuite de « tordre le cou aux idées reçues »

L’enfant fait des caprices

On parle de caprice quand on ne comprend pas ce qui se passe dans la tête de l’enfant. On juge l’émotion comme illégitime. Le caprice existe dans la perception de l’autre. L’émotion, elle, existe à part entière. Si on juge l’émotion on n’est plus en empathie.

L’enfant est manipulateur

Les premiers mensonges apparaissent vers 4-5 ans. A cet âge, il se décentre, comprend que l’autre a un état mental différent du sien (théorie de l’esprit). Avant il est incapable de manipuler qui que ce soit. Héloïse Junier évoque le test de la tortue. A 7 ans, un enfant est pleinement décentré. Si on place le dessin d’une tortue à l’endroit face à lui, il voit la tortue sur ses pattes mais il sait que la personne en face voit la tortue sur la carapace. Un enfant de 3 ans, en cours de décentration cognitive, pense que le chercheur voit la tortue sur les pattes également. Sa perception est universelle. Il ne connaît pas l’état mental de l’autre. Or, le pré requis de la manipulation c’est la décentration. La théorie de l’esprit devient mature vers 4-5 ans.

Un enfant peut s’habituer aux bras

John Bowlby, célèbre pour ses expériences sur l’attachement a comparé le maternage distal avec le maternage proximal (cododo, portage, allaitement à la demande). Les enfants du maternage proximal sont les plus explorateurs. L’enfant s’attache pour mieux se détacher et être autonome
« Il veut toujours les bars »… Non, il a besoin des bras !
Dans la salle les professionnels s’interrogent de nouveau : « Faut-il porter des bébés en écharpe en EAJE ? C’est très intime ! » « Il faut une réflexion d’équipe, que le professionnel soit prêt à ça, les parents aussi, analyse une EJE. Il faut une réflexion pour chaque enfant. Partir de son besoin, et si tout le monde est OK, pourquoi pas ? »

L’angoisse du 8ème mois

«  A 8 mois les enfants distinguent les visages familiers et inconnus, explique la psychologue. On ne peut pas parler de vraie angoisse. Chez certains enfants le visage inconnue suscite de l’intérêt. On pensait que l’enfant allait acquérir permanence de l’objet à 8 mois. Il acquiert la permanence de l’objet beaucoup plus tôt (vers 4-5 mois). » Elle précise aussi : « On pensait que l’enfant est en fusion avec sa maman, incapable de différencier son corps de celui de la maman. Or, dès la naissance le bébé est capable de différencier le toucher de sa maman de son propre toucher. Son cerveau distingue son corps de ce qui est extérieur à son corps. »

Le complexe d’oedipe

Héloïse Junier rappelle que Freud a bâti une théorie à partir d’une expérience personnelle généralisée. Non, tous les petits garçons ne rêvent pas de pénétrer leur mère et de tuer leur père. Les recherches soulignent d’ailleurs l’attirance générale des enfants pour la maman, quel que soit leur sexe.

Les émotions dans le cerveau de l’enfant

L’intervenante propose ensuite une immersion plus poussée dans le cerveau du jeune enfant pour comprendre cette chaîne de réactions : Besoin insatisfait= frustration= cerveau en état d’alerte.
C’est l’amygdale qui déclenche le système d’alarme. Il transmet l’information à l’hypothalamus.Qui sécrète les hormones de stress. Survient alors un chaos hormonal. Le corps stocke beaucoup d’énergie pour combattre ou fuir le danger. Le cerveau primitif prend la relève. Et ce n’est pas bon signe. Car la colère, les cris, les pleurs, les comportements impulsifs s’invitent.
Le cerveau frontal, le néo cortex (cerveau supérieur) entre en jeu pour apaiser la situation, il freine l’agitation des amygdales, aide à relativiser. Le problème : chez l’enfant le néo cortex n’est pas mature. Concrètement, quel est le meilleur anti stress pour un enfant ? L’affection de l’adulte. Les câlins, les regards encourageants, les mots bienveillants, les sourires facilitent la sécrétion d’ocytocine.
« Vous êtes des réservoirs d’ocytocine sur pattes» lance-t-elle à l’auditoire.
Très bien, mais alors que faire quand un enfant rejette le contact physique ?
Une réponse vient de la salle : « favoriser le portage psychique, lui parler ». Quelqu’un d’autre : « enrouler l’enfant sur nous. La contenance physique. »
« En tous cas on ne les laisse pas exprimer seuls cette détresse. Quand ils se vident totalement de leurs toxines de stress, c’est bien. »
Pour Bertrand Doret, l’intervenant de l’après-midi, « il faut faire la part des choses entre le moment de la tempête émotionnelle et l’après. Il existe des techniques de contenance. »

Héloïse Junier poursuit sur la maltraitance émotionnelle. Le cerveau du jeune enfant est vulnérable. Les connexions neuronales pas faites. Elles vont se faire avec les stimulations et les expériences. « Vous avez un impact direct sur la construction et spécialisation du cerveau. Les expériences négatives peuvent rester stockées dans l’amygdale de façon inconsciente. » Elle évoque rapidement la plasticité cérébrale. Et termine sur les émotions des adultes avec le très beau court-métrage de sensibilisation sur le syndrome du bébé secoué réalisé par le département de Vendée.

Les émotions portées par le corps

L’après-midi, Bertrand Doret, masseur-kinésithérapeute spécialisé en petite enfance, montre la façon dont corps et émotions sont totalement intriqués et interagissent en permanence.

Il existe un lien évident entre ce qui se passe dans la sphère cognitive et dans le corps. Il cite A.Carton et F. Wimykamen, auteurs du livre « Les relations sociales chez l’enfant » : « L’émotion, au moyen des attitudes, postures, mimiques, est le premier moyen de communication de l’enfant. Elle lui permet d’agir sur autrui et c’est par son intermédiaire qu’autrui peut agir sur lui ».
L’enfant est un catalyseur d’émotions, poursuit-il, mais parfois la création du lien se révèle compliquée. L’émotion est un mouvement vers l’extérieur. C’est porté par le corps. Le corps se met en mouvement.
Quelle est la différence entre l’émotion, le sentiment et l’humeur ?
L’émotion est brève, elle se passe dans le corps, c’est un processus hormonal et cognitif.
Le sentiment dure, il est lié à un récit, à ce qu’on construit autour, à une histoire.
L’humeur est plus diffuse, plus globale, sans élément déclencheur.

Quelle est la différence entre la sensation, le ressenti et la perception ?
La sensation = on perçoit quelque chose avec les sens (c’est chaud, c’est froid, ça sent fort)
La perception = c’est chaud et c’est agréable, c’est subjectif, une expérience se met en place. On construit un vécu à partir de ces expériences variées
Le ressenti = comment on se sent à l’intérieur. Porter attention à la perception interne de son propre corps.
Petit récapitulatif des théoriciens. Darwin a catégorisé six émotions primaires (colère, joie, tristesse, surprise, dégoût, peur) et normalement c’est assez universel. L’émotion est fondamentale pour la survie de l’espèce. Wallon a parlé des réactions tonico-émotionnelles, Ajuriaguerra parle de dialogue tonico-émotionnel, Brazelton a posé que le bébé est une personne et rappelé ses « compétences », Damasio a évoqué l’erreur de Descartes (le fait de dissocier le corps et l’esprit), et Bullinger a développé l’approche sensori-motrice.
« Aujourd’hui on n’est pas si proche de nos émotions, déplore Bertrand Doret. Apprendre à nommer les émotions c’est compliqué, y compris pour les adultes. »

Le langage du corps

Il le rappelle : le langage c’est beaucoup du non verbal, du langage du corps. 93% des communications passent par le corps.
Dans le langage du corps il y a : le regard (dès les premières heures après la naissance), la prosodie  (tonalité, rythme), les phéromones, l’olfaction (un enfant reconnaît l’odeur de sa maman dès la naissance), la peau, le toucher (accompagner l’enfant vers son propre ressenti), l’espace, la gestion des distances, les geste, les mimiques faciales.
A travers son corps l’enfant construit un répertoire d’expériences.
Bertrand Doret projette une vidéo sur laquelle un enfant est très entravé dans sa motricité. Très peu d’émotions passent sur son visage et les interactions avec la maman sont pauvres.

Adultes et enfants, pas égaux face aux émotions

Il poursuit sur la place et les émotions de l’adulte en rappelant que selon Winnicott, « un bébé en lui même n’existe pas, il y a un bébé et quelqu’un avec lui ».
Qu’est-ce qu’un adulte ? Un individu « qui est arrivé au terme de sa croissance et de son plein développement, qui fait preuve d’équilibre et de pleine maturité » selon le Larousse, « tout être qui a à peu près atteint son complet développement » selon le CNRTL.
Chez l’adulte on trouve une maturité du cerveau, il a donc conscience de ses différents états émotionnels.
Il propose une neuro anatomie des émotions avec un triple système nerveux : le système nerveux central, sorte de poste de commandement, le système nerveux périphérique (les routes), le système nerveux autonome qui permet la régulation
Un comportement négatif, la peur, le stress génère le combat ou la fuite. Ce qui nous aide nous, adultes, c’est la conscience. On se rend compte qu’on est moins bien, on peut l’expliquer. Chez les enfants ce n’est pas si simple. Il faut accompagner les enfants sur le chemin de la conscience d’eux mêmes présence de la conscience de soi. Pour savoir si un enfant a accédé à la conscience de lui même on peut faire le test de la tâche. Pendant son sommeil, on dessine une petite tâche sur le front de l’enfant. Lorsqu’il se réveille, si, en se voyant dans un miroir, il efface la tache, alors cela signifie qu’il a accédé à cette conscience de lui-même.
Lorsqu’un individu est sous la pression de ses émotions, il fonce sur la cape rouge, comme le taureau. Ce sont les hormones qui dominent. Ce qui a du bon et du mauvais. Parfois il faut foncer.

Accompagner les émotions des parents

Comment amener une modification du comportement ?
Pour Bertrand Doret, il faut accompagner les parents, leur angoisse. Décrypter cette angoisse, ce qui les bloque, créer du mouvement chez le parent.
L’intervenant évoque ensuite « l’Histoire du vestiaire et de la congruence ».
« On vous dit souvent de laisser votre vie personnelle au vestiaire ». « Facile à dire ! » s’exclame quelqu’un dans la salle. En effet. « Si on fait semblant, les enfants ne nous ratent pas, prévient Bertrand Doret. Mieux vaut être vrai avec soi-même et avec les autres, être en équilibre entre ce qu’on ressent et ce qu’on transmet. Il ne s’agit pas de raconter sa vie aux enfants mais on peut dire qu’aujourd’hui on se sent triste ou fatigué et qu’ils n’y sont pour rien ».

Il évoque ensuite « les neurones miroir » qui ont un triple rôle : Imitation des actions, déchiffrage des émotions, contagion émotionnelle. L’enfant reproduit ce qu’il voit et écoute. Si on donne des infos discordantes, si on apprend à enfant à dire que tout va bien alors que ce n’est pas vrai il ne comprend pas.
L’intervenant insiste également sur les différents types d’interprétation. Dans une interprétation passive, le bébé pleure, on lui trouve une solution, l’enfant n’intervient pas. Dans une interprétation active, le bébé pleure, on prend le temps d’écouter ses besoins, l’enfant s’exprime. On l’amène à affiner son mode d’expression de ses émotions. Etre centré et congruent c’est être en équilibre, l’écoute active permet de reformuler, d’être présent.

La position magique pour mieux dialoguer avec le bébé

Bertrand Doret rappelle que « le toucher est un organisateur de la vie psychique » d’après de Broca. Il propose un focus sur « La position magique » d’Isabelle Gambet, kinésithérapeute spécialiste des tout-petits, décédée très récemment. Le bébé est en crapaud, face à l’adulte qui a une main sous la tête de l’enfant pendant que son autre main replie les jambes sur le ventre du bébé. C’est la position foetale. On place l’enfant dans une position où on l’ancre dans la posture, il est plus libre de bouger. Soit il va fondre dans les mains, soit il va partir en extension, en opposition.
Cette position repose sur un enroulement du bassin, un maintien souple de la nuque. Le fait d’être les yeux dans les yeux, à la même hauteur, favorise la rencontre et le lien. C’est un moyen de communiquer.
En crèche, évidemment, le groupe rend ces approches plus compliquées. On peut faire des positions d’enroulement jusqu’à 5 ou 6 mois. Bertrand Doret précise la notion de « dialogue tonico émotionnel ». Le tonus exprime beaucoup de choses. Les émotions de l’enfant s’impriment dans son tonus. Il évoque les bienfaits de l’ocytocine, cette hormone du lien sécrétée quand l’enfant est dans une situation bienveillante et qui a des actions multiples sur la croissance, la digestion, la sociabilisation, la curiosité, la régulation du stress à court et moyen terme. Plus on en sécrète et plus c’est facile d’en sécréter…

Moins de pauvreté motrice et plus de bon sens

Bertrand Doret appelle à lutter contre la « pauvreté motrice » et insiste sur l’enroulement, le plat ventre (en phase d’éveil) et le quatre pattes. Ces trois stades et postures sont essentiels. Pour les enfants qui ont des difficultés il est important de les remettre en mouvement au niveau des ressentis.
Le spécialiste s’interroge : « Pourquoi les parents tiennent-ils à asseoir leur bébé si tôt ? » Un enfant qui reste assis plus de 2/3 min, en général, c’est qu’il n’arrive pas à en sortir.
Les enfants doivent passer par différentes étapes. La motricité libre, ce n’est pas forcément laisser les enfants sur le dos jusqu’à ce qu’ils sachent faire autre chose. La motivation est indispensable. Il faut stimuler l’enfant ! Un enfant qui apprend à bouger, à se déplacer, c’est la curiosité qui se met en place. La pauvreté motrice a également des conséquences plus ou moins lourdes : plagiocéphalie, têtes déformées. Il est déconseillé d’utiliser des matériels de puériculture préformés, de maintien, tout ce qui bloque. Bertrand Doret appelle aussi à « garder le bon sens et la bienveillance ».