Cette étude canadienne apporte un début de réponse à une question épineuse et centrale : quelle est la direction de l’association entre l’exposition aux écrans et le moins bon développement de l’enfant ? Les auteurs montrent que c’est bien l’exposition aux écrans qui influe sur le développement de l’enfant et non les caractéristiques du développement de l’enfant qui le rend plus ou moins susceptible au fait d’être mis devant un écran. Dans cette cohorte, les enfants de 3 ans sont beaucoup plus consommateurs d’écrans que les enfants de 5 ans, davantage scolarisés.

D’un côté des recommandations officielles de l’Académie Américaine de Pédiatrie qui préconisent une l’utilisation d’un écran une heure maximum par jour pour la tranche des 18 mois-5 ans, en compagnie d’un adulte, avec un contenu adapté et de qualité. De l’autre côté, la réalité : 98% des enfants américains de 0 à 8 ans sont exposés plus de deux heures par jour. Que voit-on dans la littérature ? Un temps excessif d’écran est associé à des effets délétères sur le plan physique, comportemental et cognitif (les études portent essentiellement sur la télévision).
Il existe une inconnue de taille dans ces études qui montrent une association entre les troubles du développement et le temps d’exposition aux écrans : on ignore quelle est la direction de cette association. Les enfants présentent-ils un moins bon développement parce qu’ils sont davantage exposés aux écrans ? Ou les parents ont-ils tendance à davantage mettre devant un écran un enfant qui présente déjà des troubles ?

Les auteurs de cette étude* publiée dans JAMA Pediatrics ont voulu tester spécifiquement cette question du sens de l’association. A partir d’une cohorte canadienne de 2441 enfants, ils ont élaboré un modèle de test bien particulier. Le temps d’exposition aux écrans et le développement de l’enfant ont été évalués à partir de questionnaires soumis aux mères au 24ème, 36ème et 60ème mois de leur enfant.

Afin de comprendre, d’une part, si une forte exposition aux écrans affecte le développement des enfants et, d’autre part, si des enfants présentant des scores de développement plus faibles par rapport à la moyenne à un moment de leur vie sont davantage exposés aux écrans plus tard, les chercheurs ont utilisé une méthode statistique (le cross-lagged panel model) qui permet de cerner plus finement les inférences causales et de réduire les biais directionnels dans les associations perçues.

Des enfants de 3 ans beaucoup plus exposés que les enfants de 5 ans

Les résultats montrent que les enfants de cette cohorte sont exposés en moyenne à un écran 2,4 heures par jour à deux ans, 3,6 heures par jour à 3 ans et 1,6 heures par jour à 5 ans. La plus faible exposition à 5 ans s’explique d’après les auteurs par la scolarisation à l’école primaire des enfants et le recours plus fréquent à un système de « garderie » avant et après les cours.
Le premier niveau d’analyse montre qu’il existe entre les enfants de très fortes différences à la fois en terme de performances développementales et en terme de temps passé devant un écran. Une corrélation apparaît entre les enfants très exposés aux écrans et les faibles performances aux tests de développement. Les résultats montrent aussi une relative stabilité des résultats sur le plan individuel au fur et à mesure du temps.

Une forte exposition à deux ans entraîne un moins bon développement à 3 ans… et l’inverse n’est pas vrai

Un deuxième niveau d’analyse montre ensuite que lorsqu’un enfant est très exposé (plus que la moyenne) à 24 mois, il obtient de plus faibles scores de développement que la moyenne à 3 ans (idem entre 3 ans et 5 ans). En revanche, la relation inverse n’apparaît pas : un faible score de développement à un temps T1 (par rapport à la moyenne des enfants) n’est pas associé à une plus forte exposition aux écrans à un temps T2. Pour les auteurs, « ces données suggèrent qu’un temps d’exposition aux écrans plus élevé par rapport à la moyenne d’exposition est associé à de plus mauvais résultats (toujours par rapport à la moyenne des enfants) aux tests de développement effectués lors de la vague suivante, mais l’inverse n’est pas vrai ».

Pour expliquer l’impact délétère des écrans, les chercheurs avancent l’hypothèse du « temps volé » : lorsqu’ils sont sur un écran les enfants manquent peut-être des opportunités d’améliorer leurs compétences motrices et de communication. Les écrans peuvent interrompre les interactions avec les adultes donneurs de soins, limitant ainsi les opportunités d’échanges sociaux verbaux et non verbaux essentiels pour le développement.

Mieux cerner les facteurs génétiques et environnementaux qui impactent la prédisposition

Concernant les facteurs « prédicteurs » de bons scores aux tests de développement cette cohorte fait ressortir : le fait d’être une fille, un moindre taux de dépression maternelle, de plus hauts revenus, la « positivité » maternelle, le niveau d’activité physique des enfants, l’exposition des enfants à la lecture et le nombre d’heures de sommeil par jour. On retrouve les mêmes facteurs pour la probabilité des enfants d’être moins exposés aux écrans. Ces facteurs ne modifient pas l’association
relevée entre l’exposition aux écrans et les plus faibles scores de développement. Pour l’écrire autrement : les filles avec une maman non dépressive, une famille aisée, à qui on fait la lecture le soir, qui dorment correctement et ont une activité physique suffisante sont statistiquement beaucoup moins exposées aux écrans et ont de meilleurs scores de développement. Mais lorsque ces mêmes petites filles sont exposées aux écrans plus que la moyenne, leurs scores de développement s’en ressentent, comme pour les autres enfants.

Les auteurs estiment néanmoins qu’au-delà des facteurs génétiques et environnementaux qui dessinent un profil d’enfants plus à risque d’être exposés massivement aux écrans, il doit exister des facteurs qui atténuent les effets des écrans et tous les enfants ne sont pas à égalité face à leurs effets potentiellement nocifs. « De futures recherches longitudinales examinant les différences de susceptibilité des enfants à l’exposition aux écrans, ainsi que les facteurs de risque et de protection sont nécessaires pour identifier quand et pour quel enfant les écrans sont particulièrement problématiques sur le plan du développement ».

Les auteurs formulent quelques recommandations. Selon eux les pédiatres devraient insister sur le fait que les écrans doivent être utilisés avec modération et que la meilleure façon de stimuler le développement d’un enfant est de favoriser les interactions de grandes qualités avec l’adulte donneur de soins sans le parasitage d’un écran. Les professionnels devraient proposer aux parents des « plans » personnalisés qui répondent aux besoins de la famille, qui prévoient des zones « sans écran » dans la maison et des « couvre-feux » et qui donnent des conseils pour équilibrer les temps en et hors ligne afin de s’assurer que l’activité physique et les interactions familiales ont la priorité.

*“Association Between Screen Time and Children’s Performance on a Developmental Screening Test”, Sheri Madigan; Dillon Browne; Nicole Racine et al, JAMA pediatrics, janvier 2019