Il y a tant à dire sur l’importance du jeu dans le développement et le bien-être de l’enfant. Notre partenaire, Zoeki, organisme de formation dédié aux professionnels, vient de consacrer un colloque à cette thématique, le 26 mars dernier. Voici la restitution de ces échanges.

Cette journée de formation dédiée à l’activité la plus sérieuse qui soit pour un enfant, le jeu, s’ouvre avec la psychologue-psychanalyste, Sophie Marinopoulos, fondatrice du lieu d’accueil Les Pâtes au beurre, à Nantes.
«Tout ce qui est complexe peut être décrypté à travers le jeu, commence-t-elle. Il n’y a pas d’opposition entre jouer et apprendre. Pour apprendre il faut jouer
Le thème est essentiel, assure-t-elle. Le jeu construit la santé relationnelle, la capacité à être en équilibre dans la relation à soi même et avec les autres. Il s’agit d’un thème de santé publique.
Sophie Marinopoulos cite Nancy Houston et ce qui fait notre spécificité à nous, les humains : nous fabriquons du sens. Le tout petit cherche du sens à ce qu’il est en train de vivre. Quand les tout petits sont dans le non sens, ils présentent des signes. « Nous sommes une espèce fabulatrice, poursuit la psychologue. Un bébé tout seul n’existe pas. Il est complètement dépendant dès la naissance. Tout l’enjeu de son histoire c’est de devenir indépendant, c’est à dire autonome. »
Les enfants vont jouer pour grandir, pour atteindre l’autonomie. Pour se sortir de cette dépendance néoténique, on rentre en relation, en lien avec l’autre.
« Le jeu ce n’est pas n’importe quoi ! Affirme Sophie Marinopoulos. Vous avez un rôle absolument fondamental pour accompagner les enfants dans la santé de la relation, pour en faire des adultes équilibrés, en harmonie. »

Les quatre chantiers qui font grandir un enfant

L’enfant joue pour grandir, pour comprendre le monde qui l’entoure. Il va devoir interpréter le monde qui l’entoure. Il est mis en tension : « Je suis dépendant et je veux devenir indépendant. Mais ça fait peur de grandir. » Les enfants ont tendance à faire, à refaire. Il y a de la répétition, de la rythmicité. Ils interprètent ce qui les entoure. Ils sont sérieux, concentrés, tendus vers leur jeu. Ils transforment l’inconnu en connu. Ils vont en faire quelque chose qu’ils reconnaissent. Alors ils peuvent avoir du plaisir.

Pour grandit il faut régler quatre chantiers, résume l’intervenante :

– L’attachement. C’est le processus qui règle la juste distance physique entre l’enfant et la personne qui prend soin de lui. Il y a un périmètre de sécurité pour les bébés. Ils ont une capacité à supporter une distance physique qui petit à petit s’agrandit. Les “attachementistes” parlent d’une « figure secure ».
Quand la relation est insecure les enfants ont du mal à faire autre chose. Les enfants qui ne jouent pas et sont dans des comportement anxieux se fatiguent psychiquement. Ils n’ont pas bonne mine, ils ne mangent pas bien. Ils ne peuvent pas se concentrer sur une activité ludique.

L’intersubjectivité : il faut réguler la distance entre lui et l’adulte. Il lui faut entrer dans l’altérité. L’écart intersubjectif va permettre à l’enfant de savoir qu’il est acteur de sa vie. « Lorsque certains enfants viennent en consultation et font de la pâte à modeler, si je demande « que crois tu que fait maman dans la salle d’attente ? », ils répondent « de la pâte à modeler » ».

Plaisir/déplaisir : à un moment l’enfant sort d’un côté pulsionnel, il doit comprendre qu’on fait les choses pour le plaisir mais que tout n’est pas possible. «Ce n’est pas forcément simple à notre époque, avec une modernité consommatrice qui nourrit les enfants de biens matériels et ne les laisse pas dans l’ennui».

Le langage : c’est à la fois merveilleux et tragique puisque « le langage est la preuve de l’écart intersubjectif ». « Quand vous dites « je t’aime » c’est comme si on affirmait que « toi et moi ce n’est pas pareil ». »

Pour la psychanalyste, les enjeux de la séparation résident dans ces quatre chantiers. Les premiers jeux des bébés servent à construire tout ça, ce sont les premières expériences autour des premiers liens.

La bouche du bébé, le premier tapis d’éveil

Le première activité du bébé c’est téter. En intra utérin il avale le liquide amniotique, il est dans sa chambre aquatique, il joue, la vie est belle, on parle de lui, énumère Sophie Marinopoulos. Après sa naissance il se retrouve avec un corps qui ne peut pas bouger, avec des sensations de faim, il a mal partout (« il a faim des cheveux aux orteils »). A partir du moment où on le nourrit, il s’apaise, devient mou, se colle contre l’adulte. Il est doté d’une « colonne vertébrale liquide ». Il ressent son corps de la tête aux pieds en étant nourri par le lait, les mots, le souffle, les vibrations corporelles. La mère a une musicalité corporelle qu’il entend. In utero il savait déglutir, il ressentait les sons. La voix passe par les tissus abdominaux, par le liquide amniotique, par les os. Le fœtus vit le son comme un contact.
Lorsque le bébé va faire la première expérience de la tétée, les premiers jeux vont arriver à ce moment là. Quand un bébé a faim, il a une attente de détresse, un adulte vient, une rythmicité s’installe, une harmonie de soins. Le bébé sait que quand cette tension affreuse arrive, autre chose de l’ordre de l’agréable survient également. Il est dans une attente d’espoir.

Dans ce moment d’attente le bébé fait des expériences avec sa bouche. Pendant le temps où l’adulte est absent, il sait que cet adulte va arriver, il fait les premières expériences tout seul, il tétouille sa langue. Et il éprouve alors le plaisir ressenti quand il est nourri. Même quand l’adulte n’est pas là, le bébé peut obtenir tout seul quelque chose obtenu avec l’adulte. Il renouvelle l’expérience.
« C’est pourquoi la bouche est comme un tapis d’éveil, propose Sophie Marinopoulos. Dans la bouche il y a tout, du dur, du mou, du strié, du flexible, du concave. Il y a du son qui peut rentrer. » Le bébé peut commencer ses activités ludiques. Le bouche est un organisateur. La bouche est la main du bébé. Il peut se livrer à des jeux sensoriels où il y a de la matière. Quand le bébés a des objets à sa portée il les tétouille, la main palpe en même temps. Il éprouve ce qu’on lui a proposé. Il sait fermer les lèvres correctement. Parfois il arrête de téter pendant qu’on le nourrit, il met de l’arythmie. Cela va l’amuser de laisser le lait couler dehors. Cela va d’autant plus l’amuser que la mère va réagir et y mettre de la prosodie. Le bébé est acteur de ce qu’il est en train de faire. Il éprouve que le dehors et le dedans « ce n’est pas pareil ». Il va avoir des tas d’activités « pour mettre dedans et mettre dehors ». Les tupperwares sont parfaits pour ça. Les tout petit adorent les contenants. Ils ont l’appétence de jouer ainsi parce qu’ils ont d’abord joué avec leur bouche. Il faut une relation d’attention pour qu’un bébé sache jouer. Le corps est une approche de la connaissance. « N’hésitez pas sur les jeux sensoriels, encourage l’intervenante. Ne croyez pas qu’ils ne font rien quand ils touchent. »

Jouer avec le son et l’espace

La dimension sonore est essentielle aussi. Les enfants adorent écouter le son. Quand ils sont plus grands, ils vocalisent. « Ce qui est intéressant c’est l’effet que ça vous fait. Ils jouent à faire naître des émotions. Ils comprennent très vite que ce qu’on fait a un effet sur l’autre. »
Tout compte : l’intonation, la prosodie, la mélodie. Quand l’enfant grandit, on pose sa voix, on est davantage dans la voix qui va expliquer. Quand tout à coup survient la voix du refus, « non, je t’ai dit non », ils ne comprennent pas. « Il y a une étrangeté en vous porté par la voix ».
Elle insiste : la pire chose qu’on puise faire à un humain c’est le priver de la présence d’un humain qui lui parle. Les bébés sont des liseurs de voix. Ils jouent avec leur voix, avec la voix des adultes qui les entourent. « Quand une maman est dépressive, nous sommes inquiets. Elle a peu de parole, elle parle peu, avec des pauses très prolongées. Il y a un effondrement dans la relation qui ne porte pas le bébé. »

La motricité, ce n’est pas rien non plus, c’est le fameux chantier de la juste distance physique. Les bébés vont jouer avec l’espace. Quand un bébé devient moteur et commence les jeux libres, ça demande à l’adulte d’avoir un rôle différent des jeux sensoriels. Le bébé va avoir besoin d’être encouragé dans ses velléités motrices et autorisé. Dans notre société, c’est un peu compliqué parce qu’on a en tête qu’ « il peut leur arriver des tas de choses ». « Nous voyons des parents qui ont beaucoup de mal à laisser leurs enfants explorer l’espace, construire une figure d’attachement, explorer un périmètre de sécurité. Quand un bébé devient moteur il doit jouer à essayer d’attraper. Il faut voir ce qu’il va faire de son corps et imaginer comment il va réussir à attraper cet objet et comment on va l’accompagner là dedans. Il ne s’agit pas de jeux organisés. Il y a des mamans qui ont bien du mal à laisser partir leur enfant. »
Certains parents accompagnent par la voix, sur le mode de l’encouragement et de l’autorisation. Certains parents assoient l’enfant sur leurs genoux et ferment les bras. Pour Sophie Marinopoulos, l’étape de la symbolisation est importante : le symbole vient en lieu et place de l’objet manquant.
Pour que l’adulte soit dans la tête de l’enfant, celui-ci doit pouvoir l’imaginer. « Si un enfant ne sait pas construire de la représentation il ne sait pas grandir. Pour grandir, il faut toujours oser. Le bébé doit être téméraire. Il doit avoir le courage de s’éloigner du corps du parent. Ce renoncement dans notre jargon de psy porte un nom. C’est la castration. C’est le « renoncer à pour aller vers » ».

Ces jeux incontournables

Sophie Marinopoulos évoque trois jeux fondateurs :

– Le « jeter-ramasser » : le bébé est un peu grand, il tient tout seul. Il recommence 3 ou 4 fois. « Pour lui vous êtes loin. Quand vous êtes loin vous n’êtes pas le même, l’enfant pense qu’il vous a perdu. Quand il lâche son objet, vous le ramassez, il constate que vous n’avez pas changé. C’est une activité ludique qui le fait rire. Il s’assure qu’il y a de la mêmeté, qu’on ne s’est pas perdu. » L’enfant a besoin sans arrêt de vérifier, de répéter. L’espace temps est fondamental.

– Le caché-coucou : On se perd de vue. Au fur et à mesure, il complexifie son jeu. Il est capable de perdre de vue. C’est un dialogue ludique avec les adultes. Sur les tapis d’éveil on trouve des objets cachés à découvrir. Il travaille sur la représentation de l’absence. « Pour nous c’est un indicateur net si un enfant ne sait pas rester tout seul dans sa chambre à 6 ans. »

– Le cache-cache : il faut être grand, téméraire, courageux. C’est une activité fondatrice de l’autonomie de l’enfant.

Quelques considérations sur l’époque

La psychanalyste profite de son temps de parole pour évoquer d’autres problématiques, celles qu’elle observe dans son lieu d’accueil à Nantes, les Pâtes au beurre : « Nous voyons des parents qui nous disent « je lui ai dit 2 fois non, 3 fois non ». Le rapport des adultes eux mêmes à la frustration est devenu compliqué. Nous sommes des adultes du 21è siècle, quand on veut quelque chose on clique. On est pressés, impatients. Nos enfants d’aujourd’hui, ils passent beaucoup d’énergie à essayer de ralentir. Quand on va quelque part et qu’on doit en partir, c’est toujours difficile. Les enfants vont mettre leur manteau à l’envers. Ca énerve. C’est leur manière à eux d’essayer de nous faire ralentir. On ne cesse de les voir nous faire ralentir. Vous êtes le dernier endroit où ils peuvent faire, refaire, mal faire. Il faudrait qu’on soit rentables…Non. Beaucoup d’enfants viennent en consultation parce qu’il font un « moche bonhomme ». Il faudrait tout de suite faire correctement. Il y a un culte du beau. On ne peut pas passer par le n’importe quoi, le flou. Vous pouvez passer des messages. Faire en sorte que ces moments où c’est difficile se passent mieux. »

Elle évoque le portable, « qui a pris une place très importante dans nos vies ». C’est un problème parce que « nous sommes en relation avec une autre personne quand on s’occupe de l’enfant ». Il n’a qu’un bout de son parent à un âge où ils ont besoin d’une entièreté. Les enfants cherchent à avoir leur parent en entier. Il existe une très bonne solution pour ça : mettre le parent en colère.

Elle explique également que c’est à nous les adultes de comprendre ce qui se passe dans la tête d’un enfant et de remettre du sens. On voit souvent des enfants traverser la pièce pour aller piquer le jouet du copain et n’en rien faire. Parce que pour cet enfant il y a de confusion entre l’être et l’avoir. Il pense que le rire est dans le jouet. Posséder c’est être. Ce n’est pas la question du bien ou du mal.
C’est aussi quand il expérimente le corps en mouvement que l’enfant parvient à penser, assure la psychanalyste. Quand un enfant bouge, il pense. La pensée est un mouvement, c’est une mise en mouvement et les activités ludiques viennent soutenir cette pensée.

Trouver la juste distance

Dans la salle une éducatrice de jeunes enfants interroge : « Je suis dans la position de ne pas intervenir. A quel moment le faire sans être trop interventionniste ? »
Pour Sophie Marinopoulos, « la juste distance est une vraie question ». « Il faut mesurer les ressources qu’a l’enfant. Le lien sonore est fondamental. N’intervenez pas tant qu’il est capable. Si vous voyez qu’il s’épuise, soyez là. Mais il faut une capacité de l’adulte à supporter que l’enfant n’y arrive pas. Que sommes nous capables de supporter ? Notre capacité à tenir va interférer dans cette distance de sécurité et cette juste distance. Il faut être ni trop près ni trop loin. »
Une autre participante parle d’un enfant qui « crie tout le temps, qui escalade tout le temps. » Sophie Marinopoulos répond : « Ca me renvoie aux enfants qui occupent l’espace sonore, qui ont toujours la crainte qu’on les oublie. Ils sont dans une totale absence d’autonomie. Il y a une fragilité dans la construction psychique. Ce qui est intéressant : proposer un jeu où on module la voix (on joue à parler à voix basse, on joue à ne plus rien dire, on chuchote). On travaille sur la représentation mentale. »

Mettre des limites au jeu du faire semblant ? Une mauvaise idée

Juliette, art thérapeute, parle des jeux symboliques, le «  faire semblant » et des interdits que les adultes y mettent parfois. « Tu n’as pas le droit de faire semblant d’avoir un pistolet ». « Ca m’a questionnée. »
« Je pense qu’on intoxique les espaces ludiques de nos enfants, assène Sophie Marinopoulos. Encore une fois, un enfant n’a pas le droit de faire un dessin moche. L’enfant met en place des espaces ludiques dans lesquels il va jouer à, par exemple « On dirait que le bébé il est mort ». Le parent intervient « mais c’est horrible ton histoire ». Les enfants sont en train d’exprimer quelque chose. Il faut avoir des ressources psychiques pour faire semblant et ne pas passer à l’acte. L’objectif des enfants quand ils font semblant c’est de mettre l’imaginaire au service de leur vie intime. Les pulsions agressives doivent s’apprivoiser. Il faut accompagner ces mouvements. Je suis inquiète de nos interventions permanentes. Si un enfant dit « je vais tuer tous les autres enfants », je jouerais avec ça. Il va bien parce qu’il parle quelque chose qu’il ressent. »
« Et quand ils sont dans les jeux vidéo avec des armes, sont-ils encore dans du comme si ? » questionne quelqu’un dans la salle. « Ils savent que c’est pour du faux, répond la psychanalyste. Mais s’ils sont toujours là dessus, ils s’enferment. Il faut arriver à ce que les écrans ne prennent pas toute la place. »

La deuxième partie de cette journée de formation est assurée par Nadège Haberbusch, Consultante en éducation petite enfance, Co-directrice et formatrice de l’association « Les Enfants du Jeu ». Elle commence par citer les travaux de Gilles Brougère, une approche sociologique sur le jeu. En France le mot « jeu » a plusieurs significations. Il renvoie à l’activité et au matériel (jeux de société, jeux de règle). De quoi parle-t-on ? Souvent on pense au jeu de règles qui prend de plus en plus de place. Ce jeu spécifique vient effacer les représentations du jeu qu’on a avant le jeu de règles. Or, qui pense règles pense transmission de la règle, note Nadège Haberbusch. « Donc, avec le jeu de règles, en petite enfance, on est en décalage. »

Le jeu, activité volontaire, réglée, rivole, incertaine

Gilles Brougere, détaille-t-elle, a travaillé sur les situations d’apprentissage formelles et informelles. Le sociologue a repris les définitions données depuis plusieurs siècles. Le jeu est une activité complexe difficile à définir. Il présente 5 caractéristiques :

– Le jeu est une activité volontaire, elle ne s’impose pas, elle est décidée par le joueur. Quand on contraint un enfant à jouer, il le fait du bout des doigt. Le joueur décide de toutes les modalités du jeu (le temps, les camarades…). C’est un espace où il décide selon ses envies, selon ses besoins. Il va falloir créer quelque chose pour permettre à l’enfant de décider de jouer.

– Il existe un second degré et un mode de communication propre au jeu. L’enfant communique qu’il va jouer. Cette méta communication transmue la valeur de certains actes pour en faire des faux-semblants. Cet espace n’appartient pas à la réalité. Le jeu s’oppose à la réalité. Il permet à l’enfant de faire autrement.

– La frivolité. Le jeu est un terrain d’expérimentations sans conséquence sur la réalité. Il implique une minimisation des actes dans la réalité. Puisque les actes du joueur ne l’engage pas il va pouvoir faire des expérimentations plus riches et plus étonnantes que dans la réalité où au contraire, on s’engage.

– La règle. Tout jeu est construit par la règle. Tous les jeux sont réglés sauf que les premiers jeux sont réglés par les enfants eux mêmes. Les jeux de société sont une grande mode. Ancestralement c’était un jeu pour les adultes. Petit à petit c’est descendu. On en propose aujourd’hui dès la crèche. Sauf que quand l’enfant joue, il joue avec des débuts de règles qu’il construit lui-même. L’enfant grandissant, les règles vont être co-construites.

– L’incertitude. Le déroulement du jeu et sa finalité sont incertains. Il y a de l’aléa. On ne sait pas comment il va se dérouler, se terminer. Il y a besoin d’une incertitude.

Le jeu se révèle donc difficile à définir mais il est néanmoins caractérisé par ces 5 points. Ces points peuvent être des repères pour se questionner. Par exemple, quand on propose des jeux à finalité éducative, est-ce vraiment un jeu ?
Nadège Haberbusch poursuite : le jeu perdure longtemps. L’expérience de jeu du jeune enfant va colorer le jeu de l’enfant plus grand. Il va pouvoir poursuivre cette manière de jouer adulte. « On voit des enfants à 3, 4 ans qui sont très formatés. Ils n’ont pas joué par eux mêmes, ils sont dépendants des adultes. Très tôt ils ont été dirigés par les adultes. Ils n’ont pas pu détourner les objets.Quand l’enfant joue il explore (c’est hasardeux) et il est dans l’expérimentation (c’est intentionnel). L’enfant répète, il répète puis introduit de la nuance. »
Elle l’assure : « On voit souvent des enfants grandissant revenir sur d’anciens espaces de jeu avec leurs nouvelles compétences. » Cette spécialiste le constate lorsqu’elle se déplace dans les quartiers sensibles avec la ludo mobile : Les ados viennent sous prétexte d’accompagner les petits pour les jeux d’eau.
Quand on laisse un enfant, il expérimente, il a besoin de valider, d’invalider son pouvoir sur les objets. Il va exprimer sa pensée, sa singularité. « Du fait de notre implantation, on a pointé le doigt sur cet aspect : chaque enfant est différent, explique-t-elle. Le jeu est un des espaces où chaque enfant peut exprimer sa singularité. Cette singularité peut s’exprimer dans le jeu. Chacun a le droit de jouer avec, de la découvrir. »

Les bienfaits du jeu libre

Le jeu se veut aussi l’expression des compétences cognitives, affectives, sociales, langagières. En ludothèque le travail repose beaucoup sur les « très vieux travaux de Piaget » (jeux d’exercice, jeux de construction, jeux de règle, jeu symbolique). Elle propose un clin d’oeil à Emmi Pikler avec le jeu libre. A quel moment le jeu se construit-il ? Est-il présent dès la naissance ? Ou se construit-il à partir du moment où l’enfant prend conscience qu’il joue ? Le préalable, c’est l’activité libre, nécessaire à la construction de l’autonomie et à son sentiment de compétence. Accompagné de manière secure, bienveillante, l’enfant va être capable de tâtonner. Il construit son sentiment de compétence.
Avec l’activité libre l’enfant va à la découverte de son corps, de ses capacités, de ses compétences, en relation avec les objets. Il va développer sa capacité à comprendre qu’il a un pouvoir sur les objets. Si on laisse l’enfant toucher les objets, il construit le sentiment d’être acteur de son développement. « Aujourd’hui, on ne propose plus des objets simples aux bébés mais des jouets compliqués, pas adaptés, déplore l’intervenante. Ce sont des jouets qui sollicitent une action, une seule. D’emblée on formate l’enfant. »

Détourner les objets usuels, le meilleur des jeux

Or, pose Nadège Haberbusch, il est important de pouvoir proposer à l’enfant des objets à sa dimension, de complexifier l’environnement avec une diversité des objets. A chaque fois qu’il agit, il pense, il construit biologiquement son cerveau. Il recueille des informations liées à l’objet. Il va répéter pour valider ou invalider ses découvertes. Quand il soulève le bol en inox, son cerveau enregistre les informations. Les premières années on laisse les enfants manipuler des objets. Très tôt ils classifient et dénombrent. Il y a très peu de jouets intéressants pour les enfants de moins de un an. Les parents sont souvent étonnés de voir que l’enfant n’a pas besoin de jouets. Ce qui est intéressant pour l’enfant c’est de pouvoir les détourner. Nadège Haberbusch évoque « l’affordance des objets » : ce que l’objet induit de son utilisation. Les enfants jouent avec les représentations qu’on a des objets.
« Dans toutes les crèches il devrait y avoir des bacs à eau, assure la spécialiste. A la ludothèque nous avons un bac à sable sec et un bac à sable mouillé. Cet espace là n’est jamais vide. L’enfant éprouve le poids, les quantités. Il est toujours en auto évaluation. Le sentiment de compétences prend une place très importante dans les apprentissages. Ces jeux s’installent dans la petite enfance et se poursuivent au-delà de six ans. Les enfants ont envie de continuer à jouer avec leurs nouvelles compétences. »

L’intérêt des jeux symboliques

Nadège Haberbusch propose ensuite un focus sur les jeux symboliques. Piaget disait que le jeu symbolique permettait à l’enfant de s’approprier la réalité. Qu’il allait ainsi s’approprier les codes. Paul Harris, un autre pédagogue, va plus loin : l’enfant dans son jeu crée de l’impossible. Le temps du jeu donne une autre finalité aux choses. Dans les camps de réfugiés il existe des espace de jeux libres. Les enfants y reproduisent les choses de la réalité et créent dans leur jeu « les choses impossibles de la réalité ». Ce dispositif permet de dépasser les conflits intérieurs.

Cette forme de jeu se prolonge tard dans l’enfance, affirme l’intervenante. Les enfants jouent très tardivement aux jeux symboliques. Or, dans les catalogues de jouet, il n’y a aucun enfant d’âge élémentaire sur les boîtes de jeux symboliques.
Avec le jeu symbolique l’enfant est réellement acteur. Dans cette forme là il apprend : il faut utiliser toutes ses compétences. Il va devenir un être socialisé. Petit à petit il est en capacité de construire des règles à plusieurs. Il est de plus en plus compétent du point de vue cognitif. Le jeu se complexifie. L’enfant d’âge élémentaire peut anticiper, jouer pendant une heure. Ces jeux sont possibles si on a laissé l’enfant explorer lorsqu’il était. « C’est une forme de jeu extraordinaire, intrinsèquement éducatif et thérapeutique ! » assure Nadège Haberbusch.
Il existe plusieurs formes de jeux symboliques : le jeu de rôle (enfant joue avec son corps), le jeu de mise en scène, le dessin. Si on lui donne des coloriages, l’enfant ne dessine plus.

Cela n’a rien à voir avec l’esthétisme. Ces jeux ne remplissent pas les mêmes fonctions. Il peut s’occuper du bébé et être le bébé. Dans le jeu de rôle, on est le personnage. Avec la figurine on se projette sur la figurine. On ne fait pas la même chose avec son corps et avec la poupée. Lorsque l’enfant endosse le rôle du super héros avec son corps il est vite limité. Avec la figurine, oui il peut avoir des super pouvoirs. C’est un cri du cœur de la part de Nadège Haberbusch : « Je défends Barbie ! Elle meurt, c’est dommage. Selon les âges ils y jouent différemment. Barbie va servir à rejouer toutes les relations adultes, amoureuses et sexuelles. » A un certain âge les enfants ont besoin de figurines, ils ne peuvent plus utiliser leur corps. L’enfant va rejouer, il sait que c’est pour de faux. Il joue avec les codes sociaux, culturels. Le jeu symbolique, c’est de la confrontation, affirme la spécialiste. Les enfants ne jouent pas de la même façon selon l’adulte qui les accompagne. Ils jouent plus ou moins.

« On est régulièrement au spectacle », sourit Nadège. Elle évoque l’histoire de trois petites filles qui jouaient régulièrement ensemble. Elles s’étaient fâchées. Deux étaient parties d’un côté, une de l’autre. Les deux petites, maghrébines, ne voulaient plus jouer avec la troisième, portugaise. On était en plein ramadan. La petite Portugaise commence à jouer, elle sort la dînette, installe tout. Les 2 autres, intriguées, se rapprochent. « Tu fais quoi ? », demandent-elles. « Je prépare le Ramadan ». « On peut venir ? » « D’accord mais c’est moi qui dit les règles ! » Conclusion : il y a de la règle dans le jeu symbolique, elle est construite par l’enfant.

Les jeux d’assemblage, transgénérationnels

Autre point abordé : le jeu d’assemblage. Ce sont presque les seuls jeux intergénérationnels, ceux où adultes et enfants ont plaisir à jouer ensemble. Sur le plan cognitif, c’est le jeu par excellence. Ils sollicitent et développent les compétences logico-mathématiques. Attention, le jeu ne développe pas forcément les compétences pas acquises. Le mécanisme est plutôt celui-ci : pour jouer à tel type de jeu, on a besoin de tel type de compétences. En les exerçant, l’enfant les maîtrise.
« On est capable de reconnaître les enfants qui ont beaucoup joué et ceux qui n’ont pas beaucoup joué, assure l’intervenante. Les enfants ont une aisance dans la manipulation et sur le plan cognitif. Même avec les jeux de hasard. Je ne suis pas d’accord avec le fait que les bébés d’aujourd’hui seraient moins curieux qu’avant. On continue de voir des scenari jamais vus. »

Le jeu de règles, trop présent trop tôt

Le jeu de règles, justement. « On est un pays de règle, de loi, pose Nadège Haberbusch. En France on a instrumentalisé le jeu à des fins éducatives. » Le mot récréation vient du terme « re création » : ce temps de pause qui permet au cerveau de renaître plus vif aux apprentissages. Quand l’enfant joue il continue de penser, de solliciter ses besoins. On a une représentation du jeu pas très positive car elle vient toujours servir l’éducation. On a du mal à comprendre que l’enfant apprend dans les situations informelles. « Le rapport aux règles est très franco-français, assure l’intervenante. Quand on transmet à l’enfant des règles on a le sentiment qu’il va apprendre. En Scandinavie ce n’est pas la même approche. Voyez les petits qui réinventent les règles. Juste ça, c’est passionnant. »
Créer de la règle est constructif. L’enfant doit faire l’expérience de la co-construction de la règle. Ca va nous prendre beaucoup de temps pour apprendre à vivre avec les autres. On a toujours laissé les enfants jouer entre eux, co construire la règle.

« J’ai beaucoup discuté avec mes grands-parents, raconte Nadège. J’émets des doutes sur cette sentence :« il faut jouer avec vos enfants ». Jouer avec ses enfants c’est compliqué. Certains parents ne sont pas disponibles. Certains ne savent pas faire. Je remets en question cette injonction. Mes grands parents ont joué très tard avec leurs enfants mais ils avaient le souci du jouet de l’enfant. Ils fabriquaient le jouet. On peut valoriser le jeu mais sans forcément jouer avec lui. »

Elle constate que depuis 15 ans on voit des éditions magnifiques du jeu de société au détriment du jouet. Le jeu de société intervient de plus en plus tôt dans la vie de l’enfant. Le jeu de règles à 2 ans est une aberration totale, martèle-t-elle. Elle prend l’exemple du memory : la compétence sollicitée est en voie d’acquisition. A 3 ans, comprendre qu’on doive attendre son tour, qu’il faut laisser jouer l’autre, c’est compliqué. Les petits enfants tiennent la règle quelques minutes. Ils sont incapables de tenir en autonomie une règle plus de 15 minutes. Les fonctions cognitives sont aussi sollicitées dans les jeux symboliques que dans les jeux de règle. Le jeu de règle vient à la fin et dépend des expériences ludiques antérieures. Ces expériences créent une aisance ludique. En crèche ce n’est absolument pas utile.

S’adapter à l’environnement des enfants

La manière dont les enfants auront joué bébé va déterminer la manière dont ils vont jouer plus tard. Quand les enfants ont peu joué, à 7-8 ans ils font peu de choses avec des jeux symboliques. C’est très formaté. Ils n’inventent pas de nouveaux espaces. C’est important de laisser les enfants jouer librement. Cela soutient les constructions sociales, cela nourrit le jeu.
Elle apporte une autre précision : on ne fait pas la même ludothèque partout. «Chez nous, un espace château fort est devenu l’espace anniversaire. Parce que pour les enfants, ce genre de décor c’était pour fêter les anniversaires. Il faut leur donner des choses dont ils peuvent se saisir. Il est aussi nécessaire de distinguer l’espace symbolique des petits et celui des grands. Il y a des enfants qui observent beaucoup ce que font les autres enfants, ceux qui transgressent. En grandissant l’enfant a besoin d’espace mais a aussi besoin que l’adulte soit là. A la pré adolescence il se cache. »

Nadège Haberbusch rappelle que dans la ludothèque où elle exerce, en plein quartier sensible, la règle est simple : « Dans vos jeux jeux vous pouvez tout faire. Un garçon a le droit de mettre une robe de princesse. Vous pouvez jouer à la guerre. Mais dans la réalité de la ludothèque vous n’avez pas le droit de tout faire. Et c’est valable pour les adultes. Parfois il faut arrêter l’adulte de fesser l’enfant ou d’humilier l’enfant (« tu n’arrives pas à faire ça »).  Dans le quartier il y a beaucoup de violences. En ce moment les enfants jouent aux dealers. Pour nous c’est essentiel de leur permettre de rejouer à ça. Il s’agit de tout ce qui est lié aux pulsions, c’est lié à ce qui se passe dans la société. Dans la vraie vie ils n’ont pas le droit. S’ils se tapent ils sortent. »

Dans la salle une éducatrice de jeunes enfants interroge : « peut-on laisser l’enfant se promener avec le jeu ? » La réponse est sans appel : « Plus on défend une éducation à l’autonomie plus ça suppose beaucoup de temps en amont et en aval. Le problème que cela soulève c’est le rangement. Il faut prévoir ce temps de rangement. »
La discussion s’engage sur ces enfants qui n’arrivent pas à jouer parce que le parent n’est pas disponible. L’enfant insecure ne peut pas être tranquillisé pour jouer.
« A la ludothèque nous avons une solution barbare: l’interdiction totale des portables par les adultes», explique Nadège Habersbrusch. Parce que cela fait 5 ans que la ludothécaire observe un vrai changement. « On veut que l’enfant sente son parent un peu présent. »