Parce que la pauvreté touche aujourd’hui davantage les enfants que les retraités, parce que les mécanismes de la reproduction des inégalités s’enclenchent tôt, parce que la plasticité cérébrale des tout-petits offre une fenêtre de tir opportune, il apparaît de plus en plus urgent d’investir socialement dans la petite enfance. Ce thème décidément d’actualité a fait l’objet d’une conférence organisée par le Centre Français des Fonds et Fondations. Qui a relayé des dispositifs français et belge.

Le Cercle Education du Centre Français des fonds et fondations organisait vendredi 17 novembre une rencontre intitulée « investir dans la petite enfance, un levier de réussite pour tous », sujet tendance -et néanmoins essentiel- s’il en est. En France, cette approche est récente et ne fait pas encore totalement consensus. «La logique de remédiation prévaut, tandis que la prévention est très peu abordée » posent en introduction Anne Fleury, Responsable de programmes au Centre français des Fonds et Fondations et Agnès Lamy Responsable du Cercle Education. « 40% de l’action va vers les 0-6 ans et seulement 15% sur les 0-3 ans, notamment dans le domaine de la périnatalité. Il faut donc davantage sensibiliser les fondations sur le rôle qu’elles peuvent avoir. Il faut des services mieux intégrés, un soutien, un suivi et une évaluation des actions pour avoir une connaissance plus fine des pratiques. »

« Les pauvres d’aujourd’hui ne sont plus les retraités, ce sont les enfants et les jeunes »

Pour ouvrir les échanges, les organisateurs ont mobilisé l’un des experts les plus pointus sur la question : Bruno Palier, Chercheur au CNRS et co-directeur du LIEPP (Science-Po). Qui pratique peu la langue de bois. « Aujourd’hui ce sont d’abord les enfants, les jeunes, et les femmes seules qui sont victimes de la pauvreté : alors que notre système de protection sociale protège surtout des hommes vieux qui ont travaillé toute leur vie ! Notre système a aussi été conçu pour palier les problèmes, une fois que ça allait mal. En 2016, les dépenses ont été accrues en matière de retraite, de santé et de dépendance. On oublie que si on ne fait pas d’investissement sur les plus jeunes, ils ne pourront pas soutenir le système, ou ne voudront pas le faire, car on ne les aura pas soutenus quand ils étaient dans le besoin. »
La moitié des pauvres ont aujourd’hui moins de 30 ans et plus de 10% des enfants vivent dans une famille pauvre. Le taux de pauvreté est 2 fois plus élevé chez les enfants que chez les personnes âgées. Le chercheur aimerait bien que le message passe : « Il faut faire comprendre aux journalistes, aux hommes politiques, que le monde a changé. Ca n’est pas su ! Les journalistes croient toujours que les pauvres sont vieux, ils ne connaissent pas le nombre d’enfants pauvres en France. Dans les années 70, les vieux étaient pauvres. Ce n’est plus la situation actuelle. Il faut le dire et le répéter. » Les lecteurs de GYNGER ont dû s’en rendre compte, eux. Bruno Palier le martèle : « une fois que la personne est tombée dans la pauvreté, c’est trop tard ». Ou en tous cas, « c’est plus long, plus coûteux » d’essayer de l’en sortir que si on avait anticipé. Il faut donc tout changer, réorienter les priorités de l’Etat Providence qui a si bien fonctionné pour les personnes âgées. Et revoir, notamment, la politique des modes d’accueil.

La reproduction des inégalités s’enclenche très tôt

« Ce sont les enfants les plus pauvres qui ne vont pas en crèche. Si on ne fait rien, ils grandiront pauvres et le resteront. Le cercle vicieux de la dynamique de la pauvreté commence à 1 ans ou 2 ans ». Bruno Palier maîtrise les mécanismes de reproduction des inégalités. « Beaucoup de choses se passent à la prime enfance. Le plaisir d’apprendre. Parler, la vie en commun, la tolérance… C’est à cet âge là qu’on l’apprend. Nous tous, nous avons parlé à nos enfants, nous avons beaucoup joué avec eux, on leur a lu des histoires le soir. Il y a des milieux sociaux ou ça ne se passe pas comme ça. La conséquence : dès 1, 2, 3 ans, des inégalités se reproduisent.» Le chercheur résume en quelques phrases tout un pan des recherches sur le développement de l’enfant que nous avons eu souvent l’occasion de synthétiser. Rappelons encore une fois que cette analyse qui établit une corrélation entre le statut socio-économique des parents, l’intensité des stimulations adressées à l’enfant et la qualité de son développement fait toujours débat. Parce qu’elle serait potentiellement stigmatisante pour les familles les plus précaires. Il reste toujours très compliqué en France de ne pas mélanger constats factuels et considération morale, de faire la part des choses entre le vrai et le faux et non entre le bien et le mal (comme le pose très justement le sociologue Gérald Bronner dans son dernier livre, « le danger sociologique »).

Un accès trop inégalitaire aux modes d’accueil

Bruno Palier l’assure : « Investir dans la petite enfance ça marche ! » Il cite le programme Abecedarian qui a fortement inspiré le dispositif Jeux d’enfants actuellement testé dans plusieurs villes françaises. A noter d’ailleurs qu’à Lille, ville pilote pour ce projet pensé dès le départ comme un outil de lutte contre les inégalités, on prend toutes les précautions possibles pour convaincre que cette expérimentation est destinée à tous les enfants, quel que soit leur milieu d’origine, car il ne faut surtout pas…stigmatiser les enfants pauvres. En fait, en France, il est possible de faire de la prévention précoce à condition de ne pas le dire. Bruno Palier cite évidemment les travaux de James Heckman, qui montrent comment cet investissement précoce permet d’augmenter les compétences scolaires des enfants et leur employabilité à l’âge adulte.

Le problème en France, poursuit ce spécialiste, c’est que peu d’enfants fréquentent les crèches et que parmi ces heureux élus, on trouve plutôt des enfants de familles aisées. Moins la mère est qualifiée, plus elle garde ses enfants. 91% des jeunes enfants les moins aisés (1er quintile) sont principalement gardés par leurs parents, contre 31% des plus aisés (5e quintile). Le niveau de vie des familles fréquentant les EAJE est en moyenne 20% plus élevé que celui de l’ensemble des familles ayant un enfant de moins de 3 ans. A l’inverse, les trois quart des mères en congé parental ont un niveau de vie inférieur au niveau médian. Les enfants de familles monoparentales représentent à peu près 9-10% des enfants accueillis en crèche. « Le système d’accueil des 0-3 ans est donc très inégalitaire en France », conclut Bruno Palier.

Les parents « qualifiés » choisissent de mettre leurs enfants en crèche. Aux autres, trop souvent on dit : « vous êtes au chômage, vous avez le temps de vous occuper de vos enfants ». « Quand vous êtes à une place pour 6 demandes, il faut faire des démarches ! Qui a le capital social pour faire les démarches ? On n’est pas dans les bonnes priorités ! Ceux qui ont déjà plus, on encore plus. La machine à inégalités commence à 1 ans, 2 ans. Ce doit être une priorité !» C’est à peu près ce qu’exposait le député PS de l’Ille et Vilaine, Jean-Louis Tourenne, lors d’une récente interview. Et c’est aussi ce qui semble guider les réflexions actuelles de la CNAF qui prône un changement de paradigme. Bruno Palier estime de son côté que le gouvernement a bien entamé des actions, notamment une démarche préventive pour les enfants.  Mais il évoque une « maladresse sur la communication » avec des hésitations. « Les milieux établis du social n’apprécient pas qu’on parle d’économie. Ils affirment que l’on monte les générations les unes contre les autres. Je refuse cette assignation à résidence sociale ! » Il y a tellement d’éléments que les « milieux établis du social » n’aiment pas voir évoqués. Les facteurs de risque, le repérage précoce, les interventions fondées sur des données probantes, l’évaluation…

En Belgique, pas évident de convaincre sur le sujet

Le cercle Education a également convié à cette rencontre la Belge Françoise Pissart, Directrice de la Fondation Roi Baudouin dont l’action est très orientée vers la pauvreté, la justice sociale et les populations issues de l’immigration. En Flandre, 1 enfant sur 10 est en situation de pauvreté. Ce taux monte à 25% en Wallonie et… 40% à Bruxelles ! L’immigration est un des facteurs qui aggrave la pauvreté. A Bruxelles 75% des mères qui ont accouché entre 2004 et 2010 sont d’origine étrangère. Françoise Plissart explique que ces actions n’ont au départ pas forcément été bien perçues par les militants qui travaillaient dans le secteur de la pauvreté. « Vous avez choisi de parler des enfants pour faire pleurer dans les chaumière et attirer des fonds ! » . « Nous expliquions qu’il fallait travailler sur les causes structurelles de la pauvreté et ne pas attendre, en s’occupant de la petite enfance. On nous répondait : «Commençons par travailler sur les conditions de vie des familles ! on verra après pour la petite enfance » ».

Elle insiste : il faut favoriser la participation des familles. « Même si l’offre est plus importante, il n’est pas dit que les familles utilisent ces services, ce qui remet en question la façon dont on s’adresse aux familles ». Des propos qui font écho aux résultats de l’enquête québécoise que nous avons relayée sur GYNGER : les familles en situation de précarité ne sont pas celles qui expriment le plus de besoins et d’attentes. L’enjeu est bien pour cette fondation privée de créer de nouvelles places d’accueil pour les enfants en situation de pauvreté, quand bien même leurs parents n’auraient pas besoin d’un mode de garde. Pour Bruno Palier c’est l’un des « points de blocage en France ». Sur cette question, l’Allemagne, pourtant pas en avance quant à sa politique familiale, a pris de l’avance sur nous. En n’attribuant aux modes d’accueil qu’une mission de conciliation vie privée/vie professionnelle, « on passe à côté de l’objectif d‘investir dans la petite enfance », martèle le chercheur. Quant aux assistantes maternelles, il est fortement conseillé de renforcer leur professionnalisation. « Pour passer de la garderie à un accueil émancipant pour les enfants ».

Françoise Plissart explique que la Fondation Baudoin travaille avec les 13 écoles en charge de la formation des enseignants en école maternelle pour qu’ils prennent mieux en compte les questions de pauvreté. L’idée : qu’il y ait dans la formation initiale une approche transversale sur la pauvreté et l’immigration. Il peut en effet sembler logique que les professionnels en première ligne dans la lutte contre la reproduction des inégalités et dans la prévention précoce connaissent l’effet de la pauvreté sur le développement de l’enfant et l’impact des interventions précoces. Il nous semble que c’est certainement par méconnaissance de ces problématiques que les acteurs directement concernés sur le terrain se montrent souvent, en France, très réservés sur la nécessité d’un repérage précoce des difficultés et d’une prise en compte des facteurs de risque psycho-sociaux. Nous avons brièvement abordé ce sujet lors de notre récent entretien avec Eric Charbonnier de l’OCDE.

Quand l’association VoisinMalin se mêle de petite enfance et de parentalité

Fanny Bellassen, responsable des partenariats de l’association VoisinMalin a ensuite pris la parole. « C’est la première fois que nous sommes missionnés sur le thème de la petite enfance. On avait participé au diagnostic parentalité sur la ville de Courcouronnes, en allant à la rencontre des familles en porte à porte. L’éducation et la santé sont les 2 sujets sur lesquels les parents ont besoin d‘infos : santé, rapport parent/enfant, scolarité. » Ce qui en est également ressorti : regarder la télévision, aller au parc, au centre commercial sont les activités les plus pratiquées avec ses enfants. “Courcouronnes est une ville très dynamique en matière de petite enfance. Mais cette offre de qualité est méconnue et sous-utilisée par les personnes qui en ont besoin. »

D’après Fanny Bellasen, les mères n’ont pas forcément le temps d’amener leur enfant à la médiathèque. 26% des familles ne lisent jamais et 30% parfois. L’utilité de la lecture pour les tout petits n’est pas du tout une donnée acquise. Les parents laissent ça à l’école. Certaines structures sont connues, mais mal. Typiquement la halte garderie : les parents s’autocensurent et pensent qu’il faut travailler pour y avoir accès. La très petite section n’est pas non plus très connue. « Beaucoup de gens pensent qu’il n’y a plus de place, ce qui n’est pas le cas ! Il existe aussi une certaine culpabilité d’emmener les enfants à la halte-garderie quand on ne travaille pas. »

La mission de VoisinMalin soutenue par l’Ansa apparaît comme très complémentaire de la méthode Parler Bambin déployée depuis plusieurs années dans les crèches de la ville. L’association a organisé une campagne de porte à porte, avec les habitants, pour informer les familles sur l’importance de la lecture et les inciter à recourir davantage aux services de proximité, notamment la médiathèque et les ateliers bébé. Un imagier a été proposé en porte à porte aux familles. Les enfants ont été marqués par le livre offert.
Quels ont été les résultats ? 95% des parents étaient contents de la prise de contact. 70% disent avoir appris une information nouvelle par rapport aux structures locales et 40% disent avoir appris quelque chose à titre personnel. Ils ne connaissaient pas l’existence de ces livres sans texte pour les tout petits. Une quinzaine de familles étaient éligibles à l’accueil en toute petite section en école maternelle. Trois enfants y ont effectivement étaient inscrits.

Les familles rurales trop souvent oubliées

Jocelyne Drocourt, directrice des Maisons des familles d’Amiens et de Montdidier initiées par les Apprentis d’Auteuil, explique à son tour l’expérience menée. Et rappelle notamment qu’ « en milieu rural, on a rien ! » Or, assure-t-elle, « nous sommes confrontés à des situations catastrophiques ». « A Montdidier, tout est au rouge, y compris pour le scolaire ». Sur quoi reposent ces maisons des familles ? Sur les apprentissages entre pairs, le partage et la valorisation des compétences de chacun. « Nous disons aux gens : « Quand tu viens, c’est pour y trouver du réconfort, mais c’est pour mettre à profit tes compétences » ». Une quarantaine de familles se déplacent une fois par mois. Les enfants sont accueillis avec leurs parents. Les agriculteurs donnent des légumes. Une infirmière puéricultrice vient raconter des contes et comptines avec une maman. « Les résultats sont spectaculaires ! » assure Jocelyne Drocourt. Spectaculaires en terme d’investissement et de valorisation des familles en tous cas.

Etait également présente à cet événement Marie-Pierre Colombel, présidente de l’association Enfance et Partage, qui rappelle les objectifs du numéro vert Allo Parents Bébé et de la toute récente « Cabane partagée », lieu d’écoute qui vient prolonger physiquement la plateforme téléphonique de soutien. Ainsi qu’Anne-Karine Stochetti, fondatrice et dirigeante d’Ôptimomes, entreprise innovante en matière de modes d’accueil, notamment pour les parents en insertion ou les mères seules avec des horaires atypiques. « Les mères de familles sont de plus en plus jeunes. Elles cumulent faible qualification faible rémunération et bien souvent horaires décalés : c’est le tiercé perdant ! » assène-t-elle. Sa société s’apprête à effectuer une étude sur le parcours de ces mamans solos.
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