Connecter le numérique à l’éducation ne se résume pas à distribuer des tablettes aux élèves. La technologie peut servir de véritables avancées pédagogiques et de nombreux projets, aboutis ou en gestation, cherchent à déployer le potentiel de “l’EdTech”. Enseignants, chercheurs, entrepreneurs et simples curieux étaient invités à réfléchir autour de trois de ces projets, jeudi dernier, par Beyondlab.

L’intérieur cosy et branché d’un incubateur parisien près de Bastille, des assiettes de snacks que l’on fait tourner et des post-its pour griffonner des idées : c’est dans ce cadre informel que s’est déroulée la rencontre “Des EdTechs efficaces pour transformer l’apprentissage”. Elle était organisée par Beyondlab, association qui travaille à la mise en contact de différents acteurs concernés par une thématique grâce à des événements mi-conférences, mi-workshops. Leur but : “mettre en lien les connaissances théoriques des chercheurs et les compétences des entrepreneurs” explique Svetlana, organisatrice de l’événement et doctorante en sciences cognitives spécialisée dans la lecture. La mobilisation d’une communauté diversifiée doit ainsi stimuler l’innovation en créant des liens interdisciplinaires.

Mémorisation : en finir avec le bachotage

Des projets présentés en 5 minutes chrono par chaque intervenant puis une question posée à la salle par projet, autour desquelles s’organisent ensuite des ateliers de réflexion collective.  C’est le format rapide, interactif et efficace des événements organisés par Beyondlab. Le thème du jour; l’amélioration de l’apprentissage grâce au numérique, était illustré par 3 projets portés conjointement par des chercheurs en neurosciences et des entreprises d’EdTech. L’éducation, comme la médecine, s’inscrit dans une exigence croissante de principes fondés sur des preuves, sur des faits vérifiés, ou comme le formule Svetlana, sur “un savoir-faire expérimental  permettant d’aller dans les classes avec des preuves de fonctionnement”.

Le constat dont part la première intervenante, Alice Latimier, est simple : la plupart d’entre nous ne sait pas apprendre. Doctorante à l’Ecole Normale Supérieure, Alice travaille à l’application des sciences cognitives à l’éducation avec la plateforme numérique d’apprentissage Didask. Dans ce cadre, elle s’est retrouvée confrontée à un paradoxe. La recherche en psychologie et en sciences cognitives a depuis longtemps démontré que notre cerveau a besoin pour mémoriser de “spacing”, espacement des périodes d’apprentissage, et de “testing”, recours au test pas seulement comme mode d’évaluation mais comme véritable méthode d’apprentissage. Le spacing et le testing seraient de plus particulièrement adaptés aux élèves en difficulté. Pourtant, nous continuons de recourir à des techniques de bachotage. Développer des outils pédagogiques ne suffit donc pas, il s’agit de transformer les pratiques. Mais comment convaincre les élèves d’apprendre autrement ? C’est la question qu’Alice a posé aux participants. Elle a également insisté sur la nécessité de développer la métacognition (capacité à penser ses propres processus mentaux), soit toutes les méthodes qui permettent d’“apprendre à apprendre”. Et a rappelé qu’à ce sujet il existait des théories très controversées dont celle des styles d’apprentissage selon les sens: certains élèves auraient une mémoire visuelle, d’autres une mémoire auditive ou encore sensorielle. Pour de nombreux chercheurs en sciences cognitives, il s’agit là d’un neuro-mythe absolument pas validé.

Des outils pour adapter l’apprentissage aux besoins de chacun

Marie Sacksick, deuxième intervenante de la soirée, est étudiante en doctorat à Paris 8 et spécialiste en analyse de données. Elle étudie le concept de la personnalisation de l’apprentissage. Nous savons que nous apprenons tous différemment, pose-t-elle. Mais il est loin d’être évident, pour des enseignants s’adressant parfois à une trentaine d’élèves en même temps, de s’adapter aux besoins de chacun. Il est bien question ici de partir des besoins des élèves, de leurs acquis, des pré-requis nécessaires pour atteindre de nouvelles compétences, et pas de prendre en compte différents styles d’apprentissages, lesquels, on l’a vu ci-dessus, n’ont jamais été démontrés. Par exemple, deux élèves qui commencent à apprendre la multiplication ne procéderont pas de la même façon selon leur maîtrise initiale de l’addition. C’est à ce niveau que les outils numériques d’apprentissage adaptatif (adaptive learning) peuvent être porteurs de solutions intéressantes. Marie Sacksick mène sa recherche avec l’accompagnement de Domoscio, start-up qui combine big data (quantité massive d’informations provenant de sources variées) et apprentissage automatique (machine learning, champ d’intelligence artificielle basé sur des algorithmes)  pour créer des solutions d’apprentissage personnalisé. “Qu’est-ce qu’un professeur peut attendre d’un outil numérique d’apprentissage adaptatif ?” était le thème de son atelier.

L’école pour tous sur tablette

La troisième et dernière intervenante, Cassandra Potier-Watkins, mène des travaux de recherche en sciences cognitives au sein de Neurospin, dans un laboratoire dirigé par Stanislas Dehaene.  Elle étudie la façon dont le cerveau est transformé par l’apprentissage en expérimentant des outils pédagogiques via la distribution de tablettes dans des classes. Elle teste actuellement sur 1000 élèves de l’académie de Poitiers une application d’apprentissage de la lecture développée avec Manzalab.
Dans le cadre du concours XPRIZE, Cassandra Potier-Watkins travaille par ailleurs à une application pour tablettes permettant d’enseigner la lecture et les mathématiques aux élèves vivant dans des régions du monde où l’accès à l’école est encore limité.  La question à laquelle la chercheuse a désiré réfléchir avec les participants concerne les acteurs à mobiliser pour développer l’innovation pédagogique. Qui cibler en priorité pour que les applications soient réellement utilisées; enfants, professeurs ou parents ?

Mettre à profit la sagesse collective

Après les présentations, les participants se répartissent en ateliers de réflexion collective autour des questions posées. Plus que de tenter d’apporter en un soir une réponse à des problématiques récurrentes, éternel sujet de débat,  l’intérêt de la rencontre réside en la création d’une communauté d’acteurs aux intérêts convergents et aux compétences complémentaires. Une dynamique se crée par la mise en contact d’âges, d’expériences et de profils très différents. Ces rencontres sont d’autant plus nécessaires que les frontières entre personnel de l’éducation nationale et monde de la recherche sont parfois étanches. A une table, un participant soulève le problème de la formation des enseignants : “les cours de psychologie du développement de l’éducation nationale restent très théoriques”.

Certains participants sont habitués à ce genre d’événement, comme Emmanuelle, 25 ans, ingénieure-consultante qui participe également à de nombreux hackathons ( événements réunissant des programmeurs qui collaborent sur des projets de développement innovants, souvent le temps d’un week-end).
D’autres comme Clément, 26 ans et développeur, confient assister à une conférence portant sur des thèmes éducatifs pour la première fois. Clément est venu suite à une “révélation récente”, pour voir ce qui se fait dans ce domaine où il aimerait peut-être se spécialiser.

Des enseignants sont également présents, parfois venus spécialement pour la rencontre. C’est le cas de Cécilia, professeure d’espagnol en classe de seconde à Lille, ou de Mila, professeure d’histoire-géographie au collège, à Rouen. Catherine, quant à elle, enseigne les lettres dans les classes prépa du lycée Chaptal, à Paris. Elles tiennent à rappeler que “l’Éducation Nationale ne se limite pas aux technophobes”. Ce type d’événement est très important à leurs yeux: il leur permet, plus que de se tenir au courant des avancées de l’EdTech, de sortir de leur isolement. Car la bonne volonté de ces enseignantes, qui se sont rencontrées grâce au Café Pédagogique, fait parfois face à un manque d’accompagnement ou d’encouragement à l’échelle des établissements.
Sortir de l’isolement, c’est également ce qui a motivé la venue Rachel, 24 ans, chercheuse travaillant à la conception de MOOCs (Massive Online Open Courses, formations et cours en ligne) pour  The Mooc Agency. Elle fait part de la difficulté à “rencontrer d’autres chercheurs”, qui rend ce type de rencontre très utile, permettant à des “relations porteuses de se mettre en place”.

D’après Alice, première intervenante, l’atelier autour de la question “comment faire changer les méthodes d’apprentissage des élèves” n’aura finalement proposé “que des solutions qui existent déjà”, malgré l’abondance des idées. Cependant il aura permis prise de contact et prise de conscience. La conclusion à laquelle sont venus les participants était la suivante : mallettes d’outils pédagogiques, études, rapports et même vidéos youtube de vulgarisation, les ingrédients sont déjà là. Ce qui manque réellement, c’est “le liant”, l’ingrédient chimique permettant le passage des découvertes scientifiques et des innovations pédagogiques dans l’implémentation concrète de politiques éducatives.