« Comment éviter de se fâcher avec la terre entière en devenant parent ? » Sous ce titre léger, Béatrice Kammerer et Amandine Johais proposent de décrypter de façon alerte, drôle et très documentée les « 9 questions qui divisent » en matière de parentalité. Au programme notamment: grossesses tardives, accouchement physiologique, développement de l’enfant, nouveaux pères, adolescence…

Livre Béatrice KammererNon, ce n’est pas un livre de conseils, de recettes, de trucs et astuces destinés aux parents épuisés, dépassés ou maladivement perfectionnistes. Cet ouvrage co-écrit par deux mères de famille, Béatrice Kammerer, diplômée en sciences de l’éducation, fondatrice du site participatif « Les Vendredis Intellos » et Amandine Johais, juriste et blogueuse, a une toute autre ambition : analyser les moult préconisations qui pullulent en matière d’éducation, en retracer l’histoire et tenter de démêler les plus étayées scientifiquement des plus fantaisistes. Tout en réaffirmant sans cesse le libre-arbitre de tout parent. Le propos se révèle une excellente source de réflexion pour les parents comme pour les professionnels qui les accompagnent mais aussi un bon support de débats.
Dès les premières pages apparaît la dimension politique, et donc polémique, du livre. En page 13 les deux auteures font référence au fameux rapport INSERM de 2005 sur les troubles des conduites, reprenant les éléments de langage du collectif « Pas de zéro de conduite pour les moins de trois ans ».
« Ce rapport désignait les parents comme principaux responsables : un accouchement prématuré, déclenché ou ayant comporté des complications, un faible poids de naissance, des « troubles émotionnels » (stress, dépression, appréhension) chez la mère, une séparation des parents, tous ces facteurs pouvant être considérés comme à l’origine de futurs problèmes comportementaux chez l’enfant, et donc à ce titre suspects. (…) Le ciblage des familles économiquement défavorisées était également patent, ce qui, outre l’évidente stigmatisation, renforçait le préjugé que l’aisance financière met à l’abri de la maltraitance, des problèmes psychologiques ou difficultés éducatives. »

Haro sur la prévention précoce et ciblée

On retrouve les arguments utilisés à l’époque (et depuis) pour discréditer ce rapport et distinguer une prévention qui serait « prévenante » d’une prévention qui serait « prédictive »: étiquetage, prédiction, stigmatisation, négation du libre arbitre, prophéties auto-réalisatrices. Des réflexions portées par les grandes figures de la pédopsychiatrie française et donc de la psychanalyse, très partagées par les acteurs du champ médico-psycho-social, pratiquant allègrement l’amalgame entre identification des facteurs de risque et stigmatisation, et qui nous ont toujours semblé davantage relevé du dogmatisme que d’une démarche scientifique.

Quant à cette idée que les auteurs du rapport de 2005 ne prendraient pas suffisamment en compte le libre arbitre des enfants et des parents, elle nous apparaît comme quelque peu lénifiante. Sur le papier, le libre-arbitre c’est une belle idée, un concept fondamental, un objectif essentiel. Dans la vraie vie, quand la pauvreté se transmet de génération en génération, que les co-morbidités s’accumulent, que l’épigénétique s’en mêle, il est un peu plus compliqué d’exercer son libre-arbitre de parent. Idem sur le ciblage des familles économiquement défavorisées. Elles n’ont certes pas le monopole de la violence, des négligences, de la cruauté. On peut être un bon bourgeois et maltraiter ses enfants. Mais côté prévalence, là encore le réel est têtu. Les enfants de familles défavorisées sont sur-représentés parmi les mineurs bénéficiant d’une mesure de protection. « C’est parce que ces familles sont davantage surveillées » rétorque-t-on généralement. Pas seulement. C’est aussi parce que les conditions de vie précaires ne facilitent pas l’exercice de la parentalité, que les addictions, les troubles psychiques, l’isolement social sont plus fréquents dans les familles vulnérables. Ces données là, issues de nombreuses cohortes longitudinales, sont difficilement réfutables.

Les répercussions des difficultés psycho-sociales nous semblent d’ailleurs assez bien formulées dans le rapport récemment publiés sur les besoins fondamentaux de l’enfant protégé :
« S’il ne s’agit en aucun cas de stigmatiser ces populations qui affrontent déjà une adversité considérable, souvent depuis l’enfance, il est en revanche indispensable d’avoir à l’esprit la réalité des répercussions que ce type de problématique peut avoir sur la capacité de parentage des adultes. Etre affecté par un trouble de santé mentale ou une déficience intellectuelle, avoir un partenaire violent ou être dépendant de toxiques, c’est en règle générale, éprouver un niveau de souffrance élevée (sentiment de dévalorisation ou d’indignité, d’impuissance, voire de désespoir) et être confronté à des problèmes de fonctionnement (difficultés d’organisation, à gérer ses émotions, à agir de manière efficace et fiable). Ceux-ci sont susceptibles de générer d’autres problèmes (d’insertion dans le travail et d’isolement social, notamment), exerçant un effet péjorant par privation de ressources et de soutien et venant renforcer la souffrance, avec un risque de dégradation de la situation.(…) Or, la parentalité consiste, cela a été dit, en un travail extrêmement exigeant – en empathie, en qualité de présence et en efforts pour prioriser les besoins de l’enfant sur les siens – d’ailleurs souvent vécu comme éprouvant, même lorsque les adultes n’affrontent pas de difficultés particulières. Il n’est donc pas surprenant d’observer que les difficultés significatives de vie majorent le « coût d’entrée » dans la parentalité, jusqu’à parfois le rendre inassumable. » En quoi soutenir plus intensément les familles les plus fragiles empêcherait-il de s’interroger sur la façon la moins stigmatisante de le faire ou d’accompagner également toutes les autres ?

Ne pas se contenter de lancer aux parents « ayez confiance en vous ! »

Ces premières pages du livre ont en tout cas le mérite de rappeler à quel point ces sujets constituent des enjeux de société et des sujets éminemment politiques. Toujours au début de l’ouvrage, reprenant les passionnants travaux de Geneviève Delaisi de Parseval et Suzanne Lallemand, les deux auteures pointent que les « spécialistes renâclent à partager leurs connaissances et donc à considérer les parents comme étant en capacité de faire leurs propres choix pour leurs enfants. » Il nous semble que ces réticences se doublent, sur le terrain, d’une autre réserve générant les mêmes conséquences. Les professionnels du secteur psycho-social ayant en charge l’accompagnement à la parentalité ont tendance à considérer que leur rôle n’est pas tant de transmettre des informations utiles et validées que de valoriser les compétences parentales qui seraient forcément déjà là. Or, comme le notent Béatrice Kammerer et Amandine Johais, « il ne suffit pas de dire aux parents : « Ayez confiance en vous ! » pour que ceux-ci gagnent la sérénité éternelle ». Le propos des auteurs est en tous cas de « donner des ressources plutôt que des conseils ».

Le tout psychanalyse remis en question

Tout au long du livre, elles aborderont la tendance très forte à la prévention pré-conceptionnelle en pointant le risque anxiogène des préconisations, relativiseront le discours alarmiste sur les grossesses tardives, analyseront les discours sur l’accouchement physiologique, reviendront sur les caractéristiques néotènes du bébé, sur la théorie de l’attachement. A plusieurs reprises elles pointent l’omniprésence des théories psychanalytiques dans le champ relatif à la puériculture et à l’éducation. Les deux auteurs ne contestent pas tant les principes psychanalytiques que la simplification, l’interprétation ou le détournement qui a pu en être fait au cours du temps. Elles notent à juste titre que « la psychanalyse s’est profondément enracinée et a modelé le travail des éducateurs au point que sa vision de l’enfant imprègne aujourd’hui la plupart des discours sur l’enfant et occupe la scène médiatique ». Avec pour conséquence de tenir pour acquise cette idée tout sauf anodine qu’il faudrait imposer des « castrations symboligènes » à l’enfant, pour reprendre l’expression de Françoise Dolto. Pour les deux auteurs, ces concepts «véhiculent l’étrange idée que sans intervention adulte, douloureuse de surcroît, l’enfant ne grandirait jamais. » Le chapitre consacré aux pères est l’occasion d’une autre petite pique à l’attention des psychanalystes. Concernant l’égalité entre père et mère, elles écrivent : « Un premier frein à l’égalité pourrait être sans aucun doute l’importante vulgate psychanalytique érigée en norme qui inonde les revues adressées aux parents et professionnels de la petite enfance ». Ou : « Quoiqu’il en soit, l’approche psychanalytique a souvent été utilisée pour véhiculer des propos normatifs et réactionnaires, et ce, au grand dam de certains praticiens ».

Plaidoyer pour de l’evidence-based parenting

Une longue partie est également consacrée à l’école, avec un rappel historique intéressant de la naissance du concept d’échec scolaire et une mise en perspective des batailles scientifiques et idéologiques qui traversent ce sujet et qui voient se confronter notamment sociologues, psychologues et spécialistes des sciences cognitives. Dans un chapitre intitulé « Faut-il mater l’enfant-roi ? », elles se risquent à aborder un sujet hautement sulfureux, la délinquance des mineurs, s’interrogent sur des normes sociales peut-être trop contraignantes et sur la nécessité de la transgression. Elles proposent un focus sur l’éducation « positive » dont on sent qu’elle les séduit mais elles concèdent que cette approche nécessite un fort investissement parental. Elles relaient également une méthode d’intervention éducative appelée CRAI (Cors, Relations, Actions, Intentions) entièrement basée sur la notion de sécurité. Ce qui rejoint finalement la façon dont la mission de consensus sur les besoins fondamentaux de l’enfant, mandatée par Laurence Rossignol, a défini le besoin de sécurité comme un méta besoin englobant tous les autres.

En conclusion, les deux auteures plaident pour le développement de l’évidence based-parenting (la parentalité fondée sur les preuves). Elles estiment que c’est ainsi qu’on cessera de croire qu’il existe des panacées éducatives, une « bonne » manière de faire, qu’on cessera de stigmatiser les choix parentaux trop excentriques ou trop éloignés de la norme et qu’on fera émerger les éléments indispensables à l’épanouissement d’un enfant plutôt que des recettes gadgets. Eléments qu’elles ont pour leur part déjà identifiés, au risque, écrivent-elles, de sembler candides ou niaises : de l’amour bienveillant et un cadre où l’enfant se sent en sécurité.
Il y a dans ce paragraphe plusieurs assertions essentielles mais qui interrogent. Béatrice Kammerer et Amandine Johais évoquent à plusieurs reprises cette notion de norme, qu’elles semblent percevoir comme un risque. Mais à quoi sert l’évidence-based si ce n’est à faire émerger une norme scientifiquement validée ? A quel moment doit-on considérer que des pratiques parentales sont juste « excentriques », « éloignées de la norme » ou qu’elles sont vraiment dommageables à l’enfant ? Qu’est ce qui est acceptable et ne l’est pas ? Il nous semble qu’il existe une petite contradiction dans le fait de prôner d’un côté la recherche scientifique des ingrédients nécessaires à une parentalité « suffisamment bonne » et de relativiser de l’autre toutes les pratiques parentales.
Il n’y a en revanche rien de niais à promouvoir l’amour bienveillant, le cadre et la sécurité, qui semblent en effet constituer, dans la littérature disponible sur le sujet, le cœur d’une parentalité favorable à l’épanouissement d’un enfant.
Cette « parentalité en 9 questions qui divisent » se révèle en tous cas une lecture stimulante, très documentée, fouillée, engagée aussi. A l’image finalement des « Vendredis Intellos », la revigorante plateforme initiée par Béatrice Kammerer, à la base-line décidément très efficace: “Avec ou sans môme, t’as pas perdu tes neurones”.