Ce rapport de la fondation néerlandaise « Bernard Van Leer » constitue un nouveau plaidoyer pour le développement au niveau mondial d’interventions précoces auprès des parents et des jeunes enfants, à partir de programmes « fondés sur les preuves ». Il est technique, très précis sur les outils d’évaluation, mais fourmille aussi d’exemples concrets.

 

A la fin de l’année 2016, la fondation néerlandaise « Bernard Van Leer » a publié un rapport intitulé « Early childhood matters » (la petite enfance compte). Son objectif principal : analyser les dispositifs qui permettent de déployer à grande échelle des outils de mesure du développement de l’enfant et des méthodes d’intervention efficaces. Ce rapport est composé d’une succession d’articles rédigés par des représentants de l’OMS et de l’UNICEF ainsi que par des chercheurs mobilisés dans des programmes de recherche internationaux. Nous vous proposons une synthèse de certains de ces textes.

La petite enfance, une fenêtre de tir à ne pas rater

L’introduction de ce rapport de la Fondation néerlandaise Bernard Van Leer est assurée par Anthony Lake, Directeur executif de l’UNICEF, dont le mot d’ordre est « appliquer la science ».
« Ce que nous apprenons sur le développement du cerveau devrait façonner les politiques, les actions concrètes, la sensibilisation du grand public » explique-t-il. Il poursuit : le développement de la petite enfance a longtemps été vu comme relevant du domaine des éducateurs et il était acté que le fait d’apprendre aux enfants les compétences basiques telles que les formes, les couleurs, les lettres et les nombres allait renforcer le développement cérébral et augmenter les capacités d’apprentissage sur le long terme. Or, c’est essentiel mais pas suffisant. « Il faut élargir la focale, introduire d’autres domaines tels que la nutrition, les soins primaires, et la protection contre la violence », assure Anthony Lake. Il poursuit sur la plasticité cérébrale : « durant les premières années de vie, les connections neuronales à l’oeuvre, à un rythme jamais égalé, déterminent le développement cognitif et émotionnel, impactent la vie sur le long terme.» Puis sur l’épigénétique : il existe des liens inextricables entre le bagage génétique et les premiers soins reçus. Il s’agit de nourrir le cerveau mais aussi le protéger du stress toxique.
« Les enfants privés de nutrition, de stimulation, d’amour ou de protection peuvent ne jamais réaliser leur plein potentiel, affirme-t-il. C’est une tragédie pour eux et pour leur famille, une perte pour la société. L’argument scientifique est irréfutable, l’argument moral est fort. »

Lutter contre les violences éducatives à l’échelle mondiale

Dans le texte suivant, Susan L.Bissel, Directrice du « Partenariat Global contre la violence faite aux enfants » pour l’UNICEF, propose un topo sur les violences éducatives. La « discipline violente » est très répandue, assure-t-elle. D’après les études, la moitié des enfants entre 2 et 4 ans sont concernés dans la plupart des pays. Le pourcentage peut varier de 41% en Bosnie Herzégovine à 94% au Vietnam. Le niveau de violence contre les enfants dans le monde atteindrait des proportions alarmantes. Le projet INSPIRE, mené par l’OMS avec l’UNICEF, décline «sept stratégies pour mettre fin aux violences contre les enfants » : renforcer l’arsenal juridique, développer des normes et valeurs, promouvoir un environnement sain, soutenir les parents et soignants, prodiguer un soutien économique, proposer des services de soutien, promouvoir l’éducation et les « compétences de la vie ». Le « Partenariat global » va définir en 2017 les pays qui « montrent la voie », ceux qui manifestent concrètement un réelle volonté d’éradiquer les violences contre les enfants. Un sommet sera organisé probablement à la fin de l’année 2017 pour faire le point sur les solutions efficaces.

Trouver les bons outils pour mesurer le développement des enfants à l’échelle d’un pays

Un autre article, co-écrit par quatre chercheurs de Harvard, de l’école de médecine de l’université du Maryland et de l’OMS, fait le point sur la mesure du développement des enfants, de la naissance à trois ans, au niveau d’une population donnée.
Cet article a pour objet de proposer des méthodes permettant d’évaluer le développement des jeunes enfants au niveau individuel mais aussi de donner des indicateurs plus globaux à l’échelle d’un pays donné afin de permettre des comparaisons (une sorte de PISA de la petite enfance). En ce qui concerne les outils permettant d’évaluer finement le niveau de développement d’un enfant, ils existent depuis longtemps et sont fiables mais pas aisément applicables dans tous les pays. Ils nécessitent aussi que les professionnels qui les utilisent soient bien formés (et sont donc coûteux).
Les outils qui permettent d’évaluer le niveau de développement des enfants à l’échelle d’un pays et qui doivent permettre également les comparaisons internationales sont de leur côté très limités. Les gouvernements se basent donc sur des facteurs assez généraux pour évaluer le bien-être des enfants tels que le taux de mortalité, de pauvreté, la poids de naissance.

Trois initiatives essaient de développer des cadres théoriques et de définir des outils de mesure plus fins, aisément duplicables, valables dans tous les pays.
Par exemple le dispositif « Préserver le développement du cerveau des jeunes enfants» mené par l’Université de Harvard et financé par la fondation « Grand challenges Canada ». L’objectif est notamment de définir une théorie commune basée sur un savoir scientifique partagé et des expériences pratiques, de développer des outils de mesure et d’évaluation pour les interventions. Ce programme de recherche fonctionne selon le modèle de l’entonnoir. Un cadre large a ainsi d’abord été élaboré en identifiant les facteurs clés du développement de l’enfant qui sont considérés comme les plus prédictifs des compétences à long terme. Ce cadre a ensuite été affiné avec des critères issus d’un ensemble de rapports produits par des soignants, à partir d’évaluations individuelles réalisées précédemment ou dans le cadre de ce programme. Le nouvel ensemble de compétences ainsi définies en matière de développement moteur, cognitif, langagier ou socio-émotionnel a alors été testé à travers neuf pays développés, émergents ou en voie de développement. Après une étape finale de nouveaux tests, les critères les plus pertinents seront retenus pour être appliqués à grande échelle et servir de base aux politiques publiques et interventions.

L’EDI, un instrument de mesure du développement aisément dupliquable au sein des écoles

Deux chercheuses en neuro-sciences à l’Université de Mac Master au Canada, Magdalena Janus et Caroline Reid-Westoby, ont de leur côté élaboré un instrument du développement précoce (EDI) pour pouvoir évaluer le niveau de développement de chaque enfant (et pas seulement les enfants à risques) à grande échelle. La grille de l’EDI est complétée par les enseignants à l’entrée à l’école, ce qui permet un accès simplifié aux populations, facilite le processus de formation, et permet d’obtenir des informations à propos du comportement et des habiletés des enfants dans un cadre social. Lorsque les enseignants, qui voient beaucoup d’enfants, collectent les données, ils ont une vision globale et sont plus en mesure d’identifier des schémas et des différences que sur des échantillons spécifiques ciblés pour l’évaluation. Franck Ramus, directeur de recherche au CNRS et professeur attaché à l’ENS, nous signale (commentaire ci-dessous) qu’il existe une version française équivalente, l’Inventaire du Devaloppement de l’Enfant, notamment mis au point par Michel Zorman (initiateur du programme PARLER Bambin), au sein du laboratoire Cogni-sciences

L’objectif de l’EDI est d’appréhender de façon holistique la santé développementale des enfants en contexte scolaire avant l’entrée au CP. Il se compose de 103 critères (!) considérés comme aisément identifiables et qui permettent de mesurer le développement de l’enfant dans cinq domaines ; santé physique et bien-être, compétences sociales, maturité émotionnelle, développement cognitif et langagier, compétences en communication et culture générale. Ces 5 domaines couvrent 16 sous-domaines qui constituent des comportements et compétences spécifiques. Par exemple : « a faim en arrivant à l’école », « est capable de manipuler des objets », « aide les autres enfants en détresse », sait écrire son nom », « capable de compter jusqu ‘à 20 ». L’EDI est aussi utilisé pour mesurer l’aptitude de l’enfant aux apprentissages scolaires. Il faut entre 7 et 20 minutes pour remplir le questionnaire, en général dans la deuxième moitié de l’année en jardin d’enfant (vers 5-6 ans donc).

Pour les auteurs l’intérêt majeur de l’EDI est de combiner plusieurs domaines de développement de l’enfant et de les combiner en un seul instrument de mesure. Les questions sont basées sur des comportement aisément identifiables dans un contexte scolaire. L’EDI a été utilisé dans d’autres pays et se révèle fiable. Il peut donc apporter des connaissances supplémentaires sur les schémas qui sont universels et ceux qui sont dépendants de l’environnement. La validité prédictive a été analysée au Canada et en Australie. Dans les deux pays, un grand nombre de vulnérabilités qui apparaissent à travers les cinq domaines ont ensuite donné lieu à des difficultés scolaires fortes dès le CE2 et même après. L’EDI a été adapté dans une vingtaine de pays (mais pas en France). Il est utilisé pour évaluer sur le long terme les réformes en matière de politique éducative. Les auteurs concluent ainsi : « Nous espérons que la philosophie et le cadre conceptuel de l’EDI aident à transformer le besoin d’évaluation, de plus en plus reconnu, en une réalité à grande échelle ».

La formation des professionnels doit répondre à des standards de qualité dans tous les pays du monde

Dans un autre texte, le directeur des programmes de l’ISSA (Association internationale Pas à Pas) basée aux Pays Bas et deux membres du « R4D » (Resultats for development Institute), font un focus sur les professionnels de la petite enfance, considérés comme « une force puissante pour implanter à grande échelle des services de qualité pour les enfants et leur famille ».
L’article montre comment la formation des professionnels est au cœur de la notion de qualité. Tous les professionnels sont concernés : salariés de crèches mais aussi travailleurs sociaux, membres de la communauté médicale, professionnels chargés des visites à domicile et tous ceux amenés à proposer des services aux enfants et à leur famille. Les auteurs pointent que partout dans le monde le nombre de professionnels exerçant en petite enfance a beaucoup augmenté mais qu’ils présentent souvent de faibles qualifications et ne sont pas formés spécifiquement au développement du jeune enfant.

Une initiative globale pilotée par l’ISSA et R4D a défini quatre priorités : s’assurer dans chaque pays que des standards ont été définis quant aux savoirs et bonnes pratiques attendus de la part des professionnels, rendre plus lisibles les évolutions de carrière en assurant une formation continue qui permette à tous les professionnels mais aussi à tous les bénévoles de pouvoir se former à tout moment, assurer un système continuel de feedback et de mentoring pour les professionnels, notamment entre pairs pour s’assurer que les professionnels reçoivent bien les informations qui vont leur permettre d’améliorer leurs pratiques, améliorer la reconnaissance de ces professions et les rendre plus attractives, par la rémunération mais aussi en les incluant dans les décisions politiques à travers des actions collectives.

Un dispositif efficace  pour stimuler les interactions mère-enfant

Le rapport propose ensuite une présentation du dispositif « Care for Child Development » (Soins pour le développement de l’enfant) mené par l’OMS et l’UNICEF. Ce programme intervient auprès des parents ou adultes s’occupant de l’enfant pour leur apprendre comment interagir avec lui autour d’activités ludiques ou de communication.
L’auteur, Jane E.Lucas, consultante en santé et développement de l’enfant, rappelle d’abord le rôle critique joué par la capacité des parents à interagir avec leur enfant. « Les enfants ont besoin de l’assurance que quelqu’un les regarde et leur réponde quand ils ont faim ou éprouvent un inconfort, (…)ils ont besoin de partager leur excitation avec un adulte aimant quand ils explorent et découvrent le monde ». Elle explique que les adultes avec une grande capacité de réponse aux sollicitations de l’enfant contribuent pleinement au développement de ses capacités de lecture, de résolution de problèmes et d’interactions sociales complexes. La plupart des parents ont naturellement des réponses adaptées mais pas tous. Les mères séparées de leur enfant à la naissance, les mères dépressives, les mères de bébés de petit poids ont plus de difficultés.
Heureusement, note l’auteur, il existe de plus en plus de preuves que les adultes peuvent apprendre à être plus réceptifs et sensibles aux repères de l’enfant. C’est ce que vise le dispositif CDD (pour « Care for Child Development ») .
Le conseiller formé interroge le parent : « Comment jouez-vous avec votre enfant ? » « Comment parlez-vous à votre enfant ? » « Comment le faites-vous sourire ? ». Il demande au parent comment, à son avis, son enfant apprend. Il observe ensuite le parent : comment il répond aux mouvements de l’enfant, comment il manifeste sa tendresse, comment il le guide ou le corrige.

Les informations transmises au parent ont pour objet de le valoriser, de lui redonner confiance et d’identifier les activités qu’il peut effectuer à la maison avec son enfant. Le conseiller indique des jeux et activités de communication adaptés à l’âge de l’enfant (prendre l’enfant dans ses bras et l’apaiser doucement, le regarder dans les yeux et lui parler, puis ensuite, nommer les objets, raconter des histoires, mettre des objets dans des contenants, trier des formes et des couleurs, faire des puzzles… ).
Le CCD est implanté sur 23 sites dans 19 pays et s’intègre dans des services existants, il s’agit de former des professionnels déjà en exercice. Les évaluations menées dans nombre de ces pays (Chine, Pakistan, Turquie notamment) montrent des effets très positifs : augmentation des relations chaleureuses et du temps passé autour du langage, diminution des punitions violentes, et même impact positif sur les épisodes de diarrhée ou de pneumonie. Au Pakistan l’étude a montré des effets positifs sur la dépression maternelle.

Ce rapport contient une dizaine d’autres textes portant sur des dispositifs mis en place un peu partout dans le monde, en Inde, en Uruguay, au Liberia.