Lorsqu’il y a un an Bintou a été torturée et violée par les autorités militaires et civiles au pouvoir en Guinée-Conakry, elle n’a pas parlé. Peut-être parce que côté souffrances endurées et corps outragé, elle avait déjà donné. Excision à six ans, clitoris coupé et lèvres cousues, mariage arrangé, nuit de noce sanglante (quand on est « cousue », il faut bien rouvrir pour permettre la première pénétration)… La jeune femme, 41 ans aujourd’hui, semble n’avoir connu que ça, la douleur et l’intimité volée. Demain, Bintou se rend à l’Office Française de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA) pour raconter son histoire, celle qu’elle vient de nous détailler près du centre d’accueil des demandeurs d’asile où elle a trouvé refuge, loin de son pays, de sa famille, et de ceux qui veulent sa peau. Ce 8 mars, c’est pour elle et toutes les autres.

Le père de Bintou gagnait bien sa vie, d’abord comme chauffeur puis comme chef d’une petite entreprise de transport. Il est polygame, Bintou a beaucoup de frères et sœurs. Sa mère, secrétaire, a fait des études. Un jour, à six heures du matin, elle a 7 ans, une femme vient la chercher, elle et d’autres fillettes du même âge. Il est question de cadeaux, ces poupées dont les paupières amovibles s’ouvrent et se ferment, de vêtements, de repas de fête. La femme s’appelle Penda. « Je n’oublierai jamais son nom ». Les adultes ont juste oublié de prévenir qu’avant la récompense, il y a les jambes écartées et le couteau. A 7 heures, les chants et les danses viennent clore la cérémonie. Bintou rentre chez elle. Elle a besoin d’uriner, la femme qui s’occupe d’elle l’accompagne. « Oui ça fait mal mais il faut que tu fasses pipi, ça fait guérir la plaie ». Puis elle entreprend de nettoyer le sexe de la petite fille avec de l’eau chaude mais s’interrompt : « Ce n’est pas propre ! ». L’exciseuse a mal fait son travail, elle n’a pas tout enlevé. L’enfant souffre, elle est épuisée mais rien n’y fait, il faut retourner, à pieds, chez Penda. Laquelle estime en effet qu’il est nécessaire de recommencer. « Elles m’ont couchée, écarté les jambes, Penda a repris son matériel, l’autre me tenait les pieds, j’ai crié, j’ai appelé ma mère ». Prise dans son élan, Penda touche la lèvre inférieure et décide finalement de tout coudre.

Ce corps qui appartient à tout le monde

Après cette matinée cauchemardesque, Bintou doit rester allongée pendant trois mois, elle ne peut plus aller à l’école. 35 ans plus tard, c’est cette impossibilité d’aller en classe qui lui fait monter les larmes aux yeux, plus encore que le souvenir de la peur, de la douleur et de la trahison. Le corps de Bintou ne lui appartient pas. Il appartient à la communauté, à son père, à la coutume. Elle a plus de 25 ans, elle vient de terminer ses études de gestion et enchaîne les stages lorsque son père décide de la marier à un « homonyme ». La jeune femme vient de commencer un stage à la Cour d’appel et elle n’a pas du tout envie de se marier, encore moins avec un homme qu’elle n’aura pas choisi. « Mais quand le père parle, tu t’exécutes. Et puis comme il a l’argent, il a la voix. Il n’y avait personne pour s’opposer à lui. » Un vendredi, à 14h00 a lieu la cérémonie religieuse. Le soir Bintou est parée du voile et du pagne blancs et emmenée dans la famille de son époux. Après les chants et les danses, elle est « mise à disposition de monsieur», selon ses termes, dans la chambre. Monsieur ne peut pas accomplir son devoir conjugal car le vagin de Bintou est fermé. Bintou hurle. A l’extérieur de la chambre les « vieilles » menacent de rentrer et de lui tenir les jambes, encore et toujours. C’est donc le tout nouvel époux qui doit confirmer que le problème ne vient pas d’une mauvaise volonté de la jeune femme. « Elle est fermée ! » On envoie quelqu’un transmettre le message à la famille de Bintou, qui confirme «  ah oui, en effet, elle est fermée depuis l’excision ». Voilà qui change tout. L’aura de de la jeune épousée grandit d’un coup, elle n’est plus une rebelle à mater mais l’incarnation de la pureté. « On m’a remerciée, puis on m’a prise comme un colis et amenée à l’hôpital ». Sur place, les sages-femmes s’acquittent du travail qui leur est demandé, rétablir l’orifice vaginal pour permettre la pénétration. Bintou cherche un moyen de s’enfuir mais elle est sous bonne escorte. « On m’a dit qu’il fallait y aller maintenant sinon ça allait se recoller ». Battre le fer tant qu’il est chaud. Sur le pagne blanc se mêlent tous les sangs, celui de sa virginité enfin arrachée et celui de la plaie à vif. « J’avais tellement mal, je n’avais plus de forces ».

Retrouver, un peu, le désir

Après cette nuit de noce éprouvante, Bintou décide de retourner vivre chez ses parents. Son père la chasse, elle trouve refuge chez des amies mais là encore son père menace les parents des jeunes femmes de porter plainte contre eux. Issa, un jeune voisin la trouve un matin sur le bord de la route, malade, épuisée, et va trouver sa mère : « c’est à vous de la protéger ». A l’hôpital où elle est conduite, on lui annonce qu’elle est enceinte. Son père est ravi et informe immédiatement la belle-famille. Bintou ne retournera jamais vivre auprès de cet homme, qu’elle assimile désormais et à jamais à sa barbare défloration. Elle confie le bébé, une petite fille, à sa mère et part à Conakry pour reprendre sa vie professionnelle là où elle l’avait interrompue. Elle vivra quelques temps avec Issa, le seul à avoir pris sa défense. L’homme veut l’épouser mais le père de Bintou refuse de la « détacher », de donner son accord à la fin de la première union. Ils deviennent donc « concubins » et avec lui la jeune femme se réconcilie un peu avec la sexualité. « Il était attentionné et patient. Il prenait son temps pour me préparer. Avant je n’avais aucun désir, aucune envie. Lui il a changé les choses alors je l’ai aimé. » Nouvelle grossesse, des jumeaux cette fois. Mais devant la furie du patriarche, l’union ne tient pas. Le père des bébés, apeuré, part se cacher et sa famille, chargée de venir voir ses enfants, lui transmet des compte-rendus des visites. Bintou confie également les jumeaux à sa mère et poursuit son travail dans la capitale. Son père accepte enfin d’annuler son premier mariage. Elle envisage donc de se remarier avec un homme que lui présente son frère. Pourquoi pas avec Issa qu’elle semblait aimer et avec lequel elle a deux enfants ? « Non, ça ce n’était pas possible. On avait eu des relations sexuelles avant le mariage, donc on ne pouvait pas se marier. L’Islam l’interdit ».

De la colère à l’engagement politique

Bintou se marie donc une seconde fois et trois enfants naîtront de cette nouvelle union. L’histoire pourrait s’arrêter là, avec la respectabilité donnée par ce mariage, les enfants à élever, une vie professionnelle gratifiante. Les événements qui surviennent le 28 septembre 2009 au stade dit du « 28 septembre », à Conakry, constituent pour la Guinée et pour Bintou un électro choc. Ce jour là, les partis d’opposition ont organisé une manifestation pacifique pour protester contre le maintien au pouvoir du président Moussa Dadis Camara. Contrairement à ce qu’il avait promis, le militaire refuse de restituer le pouvoir aux civils et de ne pas se présenter aux élections. Mais dans le stade où ont afflué des milliers de personnes, les militaires commettent un véritable massacre : 157 personnes sont tuées, par balles, à la baïonnette ou au couteau. Des dizaines de femmes sont violées et mutilées. « A partir de là, je me suis dit que je ne pouvais pas rester les bras croisés. On manque de tout ici, d’eau, de sécurité, de justice, d’école, d’hôpitaux, de courant, d’emplois pour les jeunes. Et il y a les violences faites aux femmes. » Un mois après son avant-dernier accouchement, Bintou adhère à l’Union des Forces Démocratiques de Guinée et est rapidement élue trésorière de du comité de base d’une des communes. Elle organise des réunions (loue des chaises, des tentes et des bancs) et se démène pour trouver de l’argent mais aussi pour recruter les mères de famille de son entourage ainsi que les jeunes. Elle monte des causeries derrière sa cours pour que les jeunes éduqués puissent apprendre à lire aux jeunes illettrés. Elle paie une formation en informatique à 5 d’entre eux, à la condition expresse qu’ils restituent ensuite leurs connaissances au groupe.

La répression par le corps, encore et toujours

Le 23 avril 2015 est organisée une manifestation pacifique. « Nous n’avions pas de pierres, pas de bâtons. Notre seule arme c’était notre slogan. On voulait la tenue d’élections communales et communautaires avant les élections présidentielles.” Mais là encore, la situation dérape. Les militaires tirent à balles réelles et procèdent à de nombreuses arrestations. Bintou assure que le jeune homme qui marchait à ses côtés a été tué d’une balle en plein tête. Elle est tirée par les cheveux, frappée à coups de matraque et envoyée à la gendarmerie puis à la “maison centrale”. Interrogée pendant des heures, « combien as-tu été payée pour aller à cette manifestation ? », giflée, la tête plongée à plusieurs reprises dans une barrique d’eau, elle perd connaissance mais garde le silence. Elle restera emprisonnée six mois, dont deux passés à l’isoloir. 61 jours très exactement. Elle le sait parce qu’à chaque fois qu’on lui amène sa gamelle de riz quotidienne elle glisse un grain dans sa poche pour compter les jours, incapable de se repérer à cause de l’absence de lumière. Le 14ème jour, trois hommes viennent la chercher en pleine nuit pour la violer, ce qui se répétera à raison de deux fois par semaine. Puis elle est transférée dans une autre cellule, celle-là surpeuplée où ne s’entassent que des hommes. Ils se bouchent le nez à son arrivée et refusent de l’approcher. « J’avais mes règles et rien pour me protéger, ou pour me laver. Le sang coulait jusqu’entre mes orteils ».

Jamais sans ma fille

Son mari organise son évasion mais le cauchemar n’est pas terminé. Quelques jours plus tard, parce qu’elle a été confondue avec elle, sa sœur est assassinée et ses enfants frappés. Pour sa sécurité, le mari de Bintou l’enjoint de quitter le pays. Il peut graisser quelques pattes à l’aéroport. Elle accepte mais à une seule condition : elle emmène Kadiatou, sa petite de 5 ans, avec elle. Son mari est surpris. Pourquoi Kadiatou ? « L’amie qui était avec moi à ce moment là a tout de suite compris. Si je laissais ma fille ici, elle n’aurait plus aucune protection ». Ce n’est pas la répression politique ou la violence des militaires que craint Bintou pour sa fille. C’est le couteau de l’exciseuse. Elle l’a déjà sauvée une fois. Quelques mois plus tôt, la sœur de son mari, la croyant absente, est venue pour emmener l’enfant. Mais Bintou était là. Or, elle s’est jurée que celle-ci, elle parviendrait à la garder « entière ». L’une de ses aînées a fait une hémorragie lors de l’excision pratiquée sans son accord (et la petite cousine mutilée le même jour est décédée). Elle veut que ça s’arrête, elle a elle-même trop souffert pour imposer ça à sa petite fille. Alors lorsque sa belle-soeur est venue chez elle, avec la bénédiction de son mari, pour prendre Kadiatou, Bintou a explosé. Elle s’est battue avec son mari et est parvenue à se réfugier à la gendarmerie du coin avec ses trois derniers. Depuis cet épisode, parce que la famille la craint, la petite fille a échappé à l’intervention. Mais Bintou sait que si elle s’éloigne trop longtemps, l’enfant sera livrée à la coutume. Alors elle a accepté de prendre l’avion, mais seulement avec Kadiatou. Elle a atterri à Orly le 2 octobre 2015 et attend que la France statue sur son sort. Elle craint pour ses enfants restés en Guinée, elle est déchirée par l’absence et la distance, elle conspue la situation politique de son pays. Mais elle a sauvé Kadiatou. Et permettre à une fillette de garder son clitoris n’est pas une petite victoire.