« La parentalité est une femme blanche de classe moyenne ». Tel est le titre d’un article mis en ligne le 10 janvier dernier sur le site québécois « Gazette des femmes ». Un titre qui claque, bien trouvé, qui aiguise l’appétit et reflète bien le propos de l’article : en finir avec des préconisations éthno et socio-centrées qui ne peuvent pas concerner tous les parents. Nous sommes en total désaccord. Voici pourquoi.

L’auteure de cet article, la journaliste Takwa Souissi, fait d’abord le constat qu’au Québec le discours adressé aux parents via les médias, les réseaux sociaux ou le corps scientifique ne tient pas compte de la diversité des familles et des parents, qu’elle soit ethnique, culturelle, sociale, et de la diversité de leurs pratiques. En raison de supports qui seraient trop normatifs, « parfois, écrit-elle, chercher des réponses renvoie à un étrange constat : ces dernières ne s’adressent pas tout à fait à nous». Elle cite plusieurs intervenants qui vont dans ce sens. « C’est comme s’il n’y avait qu’une seule bonne manière de faire » regrette l’une,  «on vise surtout la mère blanche hétérosexuelle de classe moyenne non handicapée, capable de répondre entièrement aux besoins de ses enfants, c’est non seulement normalisant, mais culpabilisant » abonde une autre. Sur ce dernier point, un exemple est donné par une des personnes interviewées: « un parent qui n’a pas la capacité de lire à son enfant tous les jours peut trouver les normes en développement du langage difficiles à atteindre, et s’inquiéter des conséquences de cette lacune chez son enfant ».

Takwa Souissi a interviewé l’équipe du « Mieux vivre », qui semble être la référence en matière de publication parentale au Québec. « Mieux vivre » ne fait pas de recommandations, souligne-t-elle. Son équipe sollicite les parents pour chaque édition et « essaie également de représenter le plus possible la diversité au moyen des photos, envoyées par les parents eux-mêmes et représentant leur vie quotidienne. » L’auteure affirme par ailleurs : « chaque parent sait ce qu’il y a de mieux pour son enfant compte tenu de sa situation. » La journaliste estime enfin qu’il existe sur ces sujets un biais scientifiques puisque la grande majorité des études sur le développement de l’enfant proviennent de pays occidentaux et porteraient sur des familles aisées.

Du reflet de la diversité au refus de la norme

Cet article illustre assez bien certains interrogations et débats qui colorent et orientent le sujet de l’accompagnement à la parentalité, y compris en France. Il apparaît comme le pendant québécois de cette partie du rapport Giampino qui posait qu’« Etre « bon » père ou « bonne » mère, ça change, d’un amour à l’autre et selon les mœurs et les lois d’une culture et d’une époque » et que les professionnels doivent éviter d’être « dogmatiques, normatifs, prédictifs, prescriptifs ».
Il est évident que dans des sociétés pluri-éthniques connaissant des modèles familiaux de plus en plus variés (monoparentalité, homoparentalité, recomposition familiale…) les vecteurs d’information (magazines, livres, sites, réseaux sociaux, etc..) devraient s’attacher à refléter cette diversité à travers les illustrations choisies, les témoignages, ou les exemples donnés. S’en abstenir relèverait de la faute éthique ou d’une erreur marketing. Il est tout aussi évident que ces contenus sont difficiles d’accès pour des parents ne maîtrisant pas la langue ou l’écrit. S’il ne s’agissait que de dénoncer ce côté uniforme des supports à destination des parents, ou leur manque d’accessibilité pour des parents moins éduqués nous ne pourrions que souscrire aux propos de Takwa Souissi.

Mais le texte va plus loin et dit autre chose. Pour l’auteure ces parents peuvent non seulement ne pas se sentir représentés mais surtout ne pas se sentir concernés par des concepts communs et des valeurs partagées de « bonne parentalité » au regard du développement de l’enfant. Dans un même pays, les préconisations qui seraient valables pour un enfant d’une culture ou d’un milieu social donnés ne le seraient donc plus pour les autres.

C’est vrai, le développement de l’enfant et les pratiques parentales ne sont pas universels

De plus en plus d’études réalisées par des équipes occidentales, par des équipes locales, ou des équipes mixtes, auprès de populations non occidentales montrent qu’il existe bien des différences notables dans les pratiques parentales et le développement des enfants selon la culture des parents. En France, les premiers résultats obtenus à partir des données de la cohorte Elfe soulignent par exemple que les bébés des parents d’Afrique sub saharienne sont plus en avance sur le plan moteur (ils marchent plus tôt). Les bébés blancs, eux, parlent plus tôt (notamment ceux des classes moyenne et supérieure). D’après une toute récente étude menée par une équipe américaine auprès de 11 pays différents (dont la France, la Belgique, le Kenya, le Cameroun, le Japon, la Corée du sud…), à 5 mois les bébés manifestent de grandes différences dans leur développement dans tous les domaines (physique, social, exploration, babille) sauf un, les pleurs. Sans que certains pays se distinguent par des populations d’enfants particulièrement en avance ou en retard. Les auteurs constatent que dans tous les pays étudiés les mères sont engagées dans une relation de soutien avec leur enfant, elles lui parlent et le stimulent. Au-delà des spécificités très fortes propres à chaque culture, il y aurait donc une constante universelle : l’intensité des interactions mère-enfants qui se retrouve partout. De la même façon, des expériences ont montré que la théorie de l’attachement et la nécessité d’une sensibilité parentale aux besoins de l’enfant ne sont pas l’apanage des sociétés occidentales. 

Lorsqu’on prend en compte le milieu social, on peut également établir des spécificités dans les pratiques parentales. Les recherches en sociologie et en psychologie montrent par exemple que les éducations « autoritaires » avec une discipline dure, se retrouvent davantage dans les milieux populaires et/ou très traditionnels alors que les classes supérieures optent davantage pour une éducation « démocratique ». Idem pour les stéréotypes de genre : la répartition sexuée des rôles parentaux et des rôles sociaux en général est plus prégnante chez les catégories populaires (c’était très visible dans les premiers résultats de Elfe) et les populations immigrées, lorsqu’elles sont peu éduquées en tout cas, ou très attachées aux “traditions”.  Ces tendances sont renforcées lorsque les parents issus de l’immigration sont aussi peu instruits et d’un faible niveau socio-économique. A contrario, l’appartenance à une même classe sociale vient lisser les différences inter-ethniques.

Dans une société donnée, et à l’aune de l’enfant, toutes les pratiques parentales ne se valent pas

Donc oui, Takwa Souissi a raison sur ce point : les parents de culture différente et/ou de milieux moins aisés peuvent avoir du mal à se retrouver dans les supports d’information à destination du grand public. Le discours sur l’égalité des rôles parentaux et sur l’implication du père seront certainement moins bien reçus par ces familles. Mais l’enjeu n’est pas tant de savoir si les normes de développement et de parentalité varient d’une culture et d’une classe sociale à une autre, ce qui est un constat objectif, que de savoir s’il faut en conséquence refléter et encourager de façon inconditionnelle tous ces codes culturels, toutes ces façons de faire. Bref d’affirmer que dans une même société tous se valent par principe. En matière de puériculture, de soins à l’enfant, le relativisme peut tout à fait se défendre. A partir du moment où les interactions mère-enfant sont de qualité, savoir comment on donne le bain ou porte le bébé peut sembler par exemple parfaitement accessoire. On peut même constater que les découvertes sur l’attachement viennent plutôt valider un maternage “proximal” tel que pratiqué dans les sociétés traditionnelles. Sur d’autres aspects de la parentalité, dont on sait qu’ils auront une forte incidence sur la trajectoire de l’enfant, c’est en revanche plus discutable.

La littérature montre, on l’a vu, que les modalités éducatives varient beaucoup selon les milieux sociaux ou culturels, mais aussi que les différents “styles” d’éducation ont des impacts différents sur le développement de l’enfant. Il est vrai que la majorité des études portent sur les pays occidentaux. Mais certaines d’entre elles ont été effectuées auprès d’autres sociétés.  Une méta-analyse de 428 études internationales (Pinquart and Kauser 2017) montre que partout sur la planète les éducations qui mêlent écoute des besoins de l’enfant et discipline positive (ce qu’on appelle l’éducation “authoritative”, véritable faux ami) sont associées à au moins un effet positif sur le développement de l’enfant tandis que l’éducation “autoritaire” (authoritarian), qui s’emploie essentiellement à obtenir de l’enfant une obéissance absolue à l’aide d’une discipline dure, est associée à au moins un effet négatif sur le développement de l’enfant.  Les auteurs concluent que l’éducation “authoritative” (bienveillante avec du cadre) devrait être recommandée à tous les parents de la planète même si les éducations autoritaires et permissives peuvent être tolérées, dans une certaine mesure et dans certains contextes spécifiques. La relativité a des limites.

Takwa Souissi cite également une interlocutrice qui donne l’exemple du parent « qui n’a pas la capacité de lire à son enfant tous les jours » et qui « peut trouver les normes en développement du langage difficiles à atteindre, et s’inquiéter des conséquences de cette lacune chez son enfant », considérant que c’est « normalisant et culpabilisant ». Mais cette question là, celle du ressenti du parent, est-elle centrale du point de vue de l’enfant dans un domaine, le développement précoce du langage, dont on sait qu’il est déterminant pour les apprentissages ultérieurs? Faut-il s’abstenir d’écrire ou de dire que parler à son bébé depuis la naissance et lui raconter des histoires le soir est capital pour le développement du langage parce que c’est trop normalisant et trop culpabilisant pour ceux dont ce n’est pas la culture ou ceux qui n’en ont pas l’habitude ? Ou faut-il au contraire s’adresser avec respect à ces parents en estimant qu’on leur doit la vérité et chercher avec eux des stratégies pour les aider à accompagner leur enfant ?

Au-delà de savoir si des recommandations peuvent être valables pour tous les parents de la planète se pose en fait la question de ce qui est valable pour un enfant appelé à grandir dans une société donnée, avec ses codes et ses exigences. La littérature montre que les pratiques parentales des classes moyennes et supérieures apparaissent comme plus adaptées au développement optimal d’un enfant (hic et nunc, c’est à dire dans une société occidentale où un individu est amené à maîtriser des compétences bien spécifiques et où grandissent tous les enfants dont il est ici question). Il serait absurde de s’asseoir sur ces données parce qu’elles amènent à dessiner des modèles éducatifs plus adaptés que d’autres du point de vue de l’enfant, qu’en cela elles sont normatives, et qu’elles peuvent en effet aller à l’encontre des pratiques de certains groupes sociaux. Il serait irresponsable de renoncer à éradiquer les violences éducatives ordinaires et les stéréotypes de genre dans les familles dont ce n’est pas la culture sous le prétexte que ce serait leur imposer une norme qui n’est pas la leur. Il serait condescendant de les penser non concernées par ces sujets parce qu’elles en seraient culturellement trop éloignées.

« Chaque parent sait ce qu’il y a de mieux pour son enfant »…vraiment ?

Le risque qui se profile avec le refus de la norme à tout prix, la crainte de culpabiliser (variante de la crainte de stigmatiser) et le postulat absolu du relativisme, c’est de ne plus accorder la même protection à tous les enfants selon le milieu et la culture auxquels ils appartiennent ou de renoncer à défendre certaines valeurs. La conférence de consensus consacrée en France en 2017 aux besoins de l’enfant protégé n’a pas éludé ce problème et ce “risque de la normalisation”. Le rapport rédigé par Marie-Paule Martin Blachais et remis à Laurence Rossignol en février 2017 posait ainsi: « Toute modélisation des besoins fondamentaux de l’enfant – si théoriquement étayée soit-elle – comporte un risque de normalisation de l’hétérogénéité culturelle propre à toute société. Toutefois, modéliser les besoins fondamentaux de l’enfant suppose de porter et d’assumer un certain type de référence. » C’est pourquoi cette conférence de consensus a assumé de « définir une classification des « besoins fondamentaux » des enfants qui puisse avoir valeur de référence

Et c’est bien parce que nous relayons régulièrement les colloques, rapports, études consacrés à la protection de l’enfance que nous ne pouvons souscrire aux propos l’auteure de cet article de la Gazette des femmes quand elle affirme que « chaque parent sait ce qu’il y a de mieux pour son enfant compte tenu de sa situation. » Là encore tout est question de mesure. Souvent, oui, certainement. Toujours, non, évidemment. Si c’était si vrai, il n’y aurait nul besoin de services de protection de l’enfance. Au-delà des parents qui, entravés par une situation socio-économique complexe ou la maladie mentale, ne sont tout simplement pas en capacité de répondre aux besoins fondamentaux de leur enfant et qui ont un absolu besoin de soutien, chaque parent pense instinctivement savoir ce qui est le mieux pour son enfant mais le fait est qu’un certain nombre d’entre eux se trompent.

Ils se trompent quand ils le frappent en lui disant que c’est pour son bien. Ils se trompent en refusant de l’embrasser ou de le rassurer quand il pleure, parce qu’il faut « l’endurcir ». Ils se trompent en le laissant des heures devant la télévision en pensant que c’est « éducatif ». Ils se trompent lorsqu’ils donnent le soir un biberon de boisson sucrée à leur bébé pour le calmer et que deux ans plus tard cet enfant n’a plus une seule dent saine. Ils se trompent quand ils prônent le “laisser faire” et l’absence de règles. Ils se trompent quand ils lui imposent une insupportable pression scolaire. Refuser a priori le principe de normes, refuser les préconisations, les conseils, au motif que les parents savent bien ce qu’ils ont à faire ou que ces recommandations sont en contradiction avec leurs croyances, leurs certitudes, leurs traditions, la façon dont ils ont eu-mêmes été élevés, impliquerait de revenir au pater familias et obligerait à considérer que chacun est maître chez soi et fait bien ce qu’il veut avec ses enfants. C’est considérer que tout questionnement de l’Etat à travers les services sociaux par exemple s’apparentera à une intolérable intrusion dans la sphère privée.

On relève ici l’habituelle contradiction des discours relativistes sur la parentalité. Les mêmes qui plaident pour l’indulgence vis-à-vis des parents parce que leur rôle est difficile (c’est vrai), parce qu’on ne devient pas parent du jour au lendemain (vrai aussi), parce que tout le monde n’est pas forcément armé face à cette responsabilité selon son propre vécu (tellement juste) ajoutent souvent dans le même discours que les parents, premiers éducateurs de leurs enfants, sont les mieux placés pour savoir ce qui est bon pour lui. Et qu’ils n’ont donc pas besoin de conseils. Il faudrait savoir.

C’est un fait que, statistiquement, dans les sociétés occidentale, les enfants de la femme blanche de classe moyenne s’en sortent mieux, que les enfants issus des minorités visibles faiblement éduquées et des classes populaires ou défavorisées. Pas seulement parce que ces dernier sont victimes de discriminations, en partie réelles au demeurant. Aussi et surtout parce que l’environnement familial de ces enfants n’a pas été aussi porteur que pour les autres. Ce sont ces inégalités de départ qui viennent nourrir la reproduction des inégalités. Plutôt que de prôner la reconnaissance de la diversité des pratiques au prisme d’un relativisme éducatif absolu, il nous semble bien plus urgent et nécessaire que soient partagés par tous les parents d’un même pays des grands principes scientifiquement validés. Ceux dont on sait avec de plus en plus de certitude qu’ils aident les enfants à mieux grandir dans la société qui est la leur et à réaliser leur plein potentiel.