Il l’avait déjà assuré le 5 juin dernier lors de la naissance de l’Alliance francophone pour la santé mentale périnatale. Ce jeudi 19 septembre, à la faculté de médecine d’Aix-Marseille Université, le (pédo)psychiatre Michel Dugnat le rappelle : au moment où la psychiatrie et les 1000 jours sont au cœur de l’actualité, la psy périnatalité ne peut que se retrouver, elle aussi, sous les feux de la rampe. Du 19 au 21 septembre se sont tenues les 14èmes journées francophones des Unités d’hospitalisation parents-bébé et la 6ème journée des Unités ambulatoires parents-bébé. Mais ces deux jours et demi de colloque ont surtout été l’occasion d’agrandir l’Alliance fondée le 5 juin et de lancer l’Appel de Marseille pour la santé périnatale.

Mobilisé pour l’installation de la commission de scientifiques sur les 1000 jours, le secrétaire d’État Adrien Taquet ne pouvait intervenir devant les 370 professionnels de la santé mentale périnatale réunis à Marseille. C’est donc une allocution enregistrée qui a été diffusée aux acteurs présents. Le secrétaire d’État y parle d’un « défi de société », de la nécessité de « créer les conditions à la constitution des liens d’attachement sécure. » « Nous voulons rassembler l’ensemble des travaux scientifiques, les transformer en préconisations concrètes opérationnelles, co construire avec les parents cette politique publique des 1000 jours. Je souscris à l’image de fenêtre de sensibilité, d’opportunité mais aussi porteuse de risques

Ce colloque s’est ouvert avec une nouvelle conférence d’Alain Grégoire, spécialiste de la psychiatrie périnatale au Royaume-Uni. Il existe une différence historique entre les deux pays, note-t-il en préambule. En Grande-Bretagne, la santé mentale périnatale (incluant la psychiatrie) est née dans les services d’adultes. En France, elle a émergé de la pédopsychiatrie avec 20 ans de retard. « Il y a dix ans, chez nous, on se battait, se souvient le psychiatre. Or les deux dimensions sont aussi importantes. Il faut savoir faire les deux. En Grande-Bretagne, on a créé une spécialité qui s’appelle la santé mentale périnatale. »

Retour sur l’exemple anglais de la « Maternal Mental Health Alliance »

Il explique l’approche territoriale mise en œuvre dans son pays avec des circonscriptions géographiques très clairement définies. En 2018 une vraie priorité et donc des moyens financiers ont été accordés aux Unités Mère Bébé (UMB). Et désormais en Angleterre, affirme Alain Grégoire, 100% du territoire est couvert par des services mère-bébé. En trois ans, 9000 femmes supplémentaires ont pu être prises en charge, 730 nouveaux professionnels spécialisés ont été formés en santé mentale périnatale (psychiatres, infirmières, psychologues, puéricultrices, ergothérapeutes…). « On a dû faire des formations très rapidement. On s’est mis ensemble, toutes les sociétés savantes, toutes les associations, tous les collèges, relatifs aux parents et enfants. » Ce qui a donné autour des associations de parents usagers la « Maternal Mental Health Alliance ». Quels étaient ses objectifs ?

– Des parcours comprenant tous les niveaux de services selon l’intensité du besoin sur l’ensemble du territoire
– Des services spécialisés en psychiatrie périnatale sur l’ensemble du territoire
– Un accès aux thérapies fondées sur des preuves pour les mères et les pères : les thérapies cognitivo-comportementales, les thérapies comportementales dialectiques, les thérapies interpersonnelles
– Des thérapies de la relation mère-enfant (le NICE -National Institute for Health and Care Excellence-, équivalent de notre HAS, a écrit un rapport en 2007 sur les soins de santé mentale périnatale, rapport mis à jour en 2014)
– Des sages-femmes et infirmières spécialisées dans tous les services de maternité

Les collège des obstétriciens et des sages-femmes anglais ont insisté pour que tous les soignants aient une formation en santé mentale. Le sujet est devenu de « la responsabilité de tout le monde ». Pour Alain Grégoire, « en France, la première priorité de la HAS devrait être de faire le même rapport que le NICE en santé mentale périnatale ».

Bien identifier les besoins pour mieux y répondre

Quelles sont les conditions nécessaires à la mise en place de cette alliance?
Pour Alain Grégoire, il faut une appréhension correcte des besoins. Elle existe. Elle est même formalisée avec une pyramide (présentée le 5 juin dernier). A la base, la promotion de la santé mentale maternelle et infantile en général, la question du bien-être qui concerne une grande majorité de la population. Puis, plus on remonte vers le sommet, plus la sévérité du trouble, l’intensité du besoin et de soins augmente. On passe ainsi d’une détresse sévère, à une maladie légère, à une maladie modérée puis pathologie majeure nécessitant soit des soins intensifs à domicile, soit l’hospitalisation conjointe en cas de troubles psychotiques.
C’est une très petite partie de la population, très à risque, qui a besoin de ces services pluriprofessionnels. Ils coûtent très chers mais ne concernent qu’un  des femmes faible pourcentage des femmes nécessitant des soins. La plupart ont besoin de services plus légers.
« Notre alliance a décidé de commencer par le haut avec les services très spécialisés et très chers pour les populations avec le risque le plus élevé, précise Alain Grégoire. Parce que dans les endroits où il y a un service comme ça, l’ensemble du système de soins fonctionne mieux. »

La dépression maternelle, fréquente…et mortelle

La dépression est la plus fréquente complication sérieuse de la maternité. Et la dépression tue. « C’est une souffrance affreuse, c’est du sérieux », martèle le spécialiste.
Il interroge les spécialistes français. « Vos sages-femmes ont-elles toutes une formation en santé mentale ? Vos services demandent-ils à chaque fois comment ça va sur le plan psychique ? La maternité est la période la plus à risque de psychose sur toute la vie. La psychose puerpérale est beaucoup plus rapide, plus grave et avec le plus grand risque, parmi toutes les psychoses. C’est dans les premiers jours que ça monte très rapidement. »
Il ne cache pas son irritation devant le temps perdu : « On n’a rien fait des chiffres qu’on avait depuis 1987. Si c’était un risque cardiaque ce serait un scandale. La santé mentale on s’en fout. Pour la psychose on sait où le risque se trouve : les femmes avec un trouble bipolaire. Il faut les trouver et les aider. A quoi ça sert de dépenser du fric dans des recherches si on n’en fait rien ? Il ne suffit pas de savoir. Il faut en faire quelque chose. »

En parler pour sortir du stigmate

Il poursuit : « En tant que parents on fait des erreurs, on le sait, on le sent. C’est toujours difficile. Et il peut y avoir des effets de la maladie psy en plus qui peuvent avoir des effets sur les enfants toute la vie. Maintenant la science nous dit à quel point l’enfance est importante. La science nous dit qu’on peut faire quelque chose pour changer la vie des enfants et la prochaine génération et on sait qu’il y a des choses efficaces. On sait que la petite enfance, que la santé mentale des mères (et des pères) comptent. On nous reproche d’accuser les femmes. Mais ça c’est la stigmatisation de la santé mentale. Ce n’est pas une accusation des femmes, il faut les aider. Comme professionnels on doit en parler, de façon optimiste, car on peut faire des choses. On sait que si on intervient on peut limiter ou annuler les effets. »
Le sujet dépasse de loin l’Occident. « Les soins en périnatalité ce n’est pas un luxe. On voit des impacts de la dépression maternelle sur les enfants encore plus forts dans les pays pauvres, sur la croissance, sur le QI, sur les troubles émotionnels.»

Il pointe un domaine dans lequel la France semble avoir l’avantage. « Nos services de pedopsychiatrie en Angleterre commencent à 5 ans sous prétexte qu’on ne pourrait rien faire avant cinq ans. C’est ridicule. Là vous êtes en avance. En fait il faut commencer à moins 9 mois. Il faut aller partout. La science nous dit très clairement que quand on intervient en périnatalité la possibilité de changer les choses est bien plus forte. »
A la question « Dépiste-t-on aujourd’hui la dépression pendant la grossesse ? » il répond : « Non en Angleterre on ne découvre pas la plupart des femmes. Sur les 40% qu’on dépiste, la moitié ne reçoit aucun soin. Pour la moitié qui reçoit des soins, ces derniers ne sont pas adéquats. C’est affreux. »

En résumé il énumère les conditions nécessaires à la mise en place d’un système de soins efficient :
– Une appréhension correcte des besoins
– Un guide des bonnes pratiques et un socle de preuves scientifiques
– Des modèles réussis de prestation des soins
– Des normes de qualité et un système d’assurance
– Une confirmation des gains économiques
– Un consensus et le soutien actif de tous les intervenants

Il évoque enfin la technique de soin avec vidéo feedback, de plus en plus prisée des thérapeutes. « Elle permet de soigner le parent et l’enfant en même temps. C’est important parce qu’on n’a pas le temps d’attendre. »

Dépister le risque en population générale et chez les patientes déjà diagnostiquées

Après cette conférence inaugurale, à la tribune, différents intervenants prennent la parole. Le modérateur, François Poinso, insiste sur la nécessité de créer une nouvelle discipline (la santé mentale périnatale). Jean Marc Chabannes parle de la position du psychiatre d’adultes. « Notre pratique en psychiatrie de l’adulte est presque de l’ordre du refoulement, de l’évitement, à l’annonce de la grossesse de la patiente qu’on a eu du mal à stabiliser. Je me demande aussi à quel moment on peut essayer de repérer qu’il faut intervenir du côté du père. Pour le développement psychique de l’enfant, il est très important que le papa soit bien. » Alain Grégoire répond que certains risques ne concernent que la mère (le lien entre la bipolarité et la psychose post-partum par exemple).
Raoul Belzeaux, lui, s’interroge sur l’articulation entre le soin reçu par la mère avant qu’elle soit mère, le soin spécifique pendant cette période et le soin après. Il évoque la question du dépistage dans la périnatalité en général et la détection dans le champ de la population déjà vulnérable.
D’après Alain Grégoire, les femmes porteuses d’un trouble mental souhaitent pour la plupart d’entre elles être suivies par un service spécialisé pendant la grossesse mais en restant en contact avec le service habituel. « Elles veulent plus que tout que les services se parlent. Elles veulent voir des experts et aujourd’hui il y a une expertise de la psy périnatale. »
François Edouard, vice-président de la FNAAFP (fédération d’associations gestionnaires de TISF) se demande s’il n’est pas risqué de diriger une femme vers un service de santé mentale quand elle n’a pas d’antécédents. « Elle risque de se braquer, non ? Et la détection systématique pose des problèmes en raison de trop nombreuses erreurs.» Pour le spécialiste anglais, « cela dépend si on parle de la détection de problèmes de santé mentale existants ou des risques ». « Il faut d’abord identifier un trouble connu (comme la bipolarité). La plupart de ces femmes connaissent leur maladie, elles veulent en parler, savoir. Donc il n’y a pas de risque de les rebuter. Et je crois qu’il faut poser la question systématiquement. Si on demande à toutes les femmes si elles ont déjà eu des troubles de santé mentale alors ça devient normal. C’est quand on ne demande pas qu’on stigmatise. Avec les dépressions, la détection du risque est problématique parce qu’on n’a pas de très bons indicateurs. C’est plus compliqué. Mais la plupart de celles qui ont souffert de dépression veulent en parler. Il faut savoir comment poser la question

Pour François Poinso, « on peut susciter les ressources et les compétences chez les parents. C’est le contraire de la stigmatisation. »
Sarah Sananès fait remarquer qu’il faut « du temps pour pouvoir accueillir la réponse». «Oui, rebondit Alain Grégoire, que fait-on de cette réponse ? C’est là qu’il faut un système, un parcours
François Edouard estime qu’il est important de proposer un accompagnement social en même temps que le médical « pour avoir le temps d’observer ».

En finir avec les hospitalisations de jour ?

L’échange tourne ensuite autour des équipes mobiles et des hospitalisations de jour. Anne Myrtille Rievoal, maman d’une petite Cléo de 5 ans, a vécu la dépression anté et postnatale. Elle décrit son accompagnement (un accueil une journée par semaine pendant 18 moins) comme « un film de Walt Disney ». « J’ai vraiment eu droit au parcours coordonné de soins, tous les professionnels ont communiqué entre eux. Mais au-delà de mon cas, comment les familles ont-elles accès aux soins ? » Alain Grégoire ne croit pas aux hospitalisations de jour. « Nous avons 70 équipes mobiles et aucune hospitalisation de jour, ça n’existe plus. L’éloignement géographique empêche l’accès. Les équipes mobiles soutiennent les parents dans leur communauté. Ces services à domicile sont spécialisés, pour les patientes qui sont tout en haut de la pyramide, qui présentent les besoins les plus intenses. »

Michel Dugnat note que l’association des équipes mobiles en psychiatrie a rejoint l’Alliance et que le Ministère attend des propositions sur les soins en ambulatoire dans le cadre d’un appel d’offre récent.
François Poinso estime « intéressant de confronter unités ambulatoires et unités d’hospitalisation ». « Les équipes ambulatoires ont tendance à plus voir les enfants grandir que les unités d’hospitalisation. La pédopsychiatrie prend le relais aux 2-3 ans de l’enfant. Confronter nos pratiques ambulatoires et hospitalières permet de mieux comprendre la gradation des soins et la mutualisation. On a tous la conviction que le soin précoce est efficace. »

Sarah Sananès s’interroge de son côté sur les éléments permettant de faciliter un développement harmonieux de l’Alliance et d’éviter les écueils. « Il faut entendre la voix des premiers concernés, les parents », répond Alain Grégoire.
Depuis la salle Françoise Molénat intervient : « Vous avez beaucoup insisté sur la santé mentale et la psychiatrie. Pourquoi cette différenciation ? Pour moi travailler dans le soin des autres c’est là de la santé mentale. » Elle évoque le « black out » jusqu’en 2015 sur ces questions. « Pourquoi ? Est-ce le manque de consensus au sein des disciplines ? » Alain Grégoire précise qu’en Grande-Bretagne l’Alliance est l’aboutissement en quelques années d’un travail de fond sur 30 à 40 ans au moins.

Catherine Michelangeli, directrice de la filière psychiatrie de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille, reconnaît une « méconnaissance de cette discipline par l’administration hospitalière». « On est à un carrefour, assure-t-elle, au tournant de ce qui va advenir ».
Pour François Poinso, « les bébés doivent être protégés des stress extrêmes, les parents doivent pouvoir bénéficier des soins ». Il évoque les difficultés des équipes. « On priorise des tâches. Certaines tâches se terminent par le constat que les parents ne peuvent pas s’occuper de leur bébé. C’est douloureux, à l’origine de conflits. Plus la pathologie maternelle est voyante moins on parle du bébé. Il faut des dispositifs qui permettent de l’observer, de comprendre ses besoins. Le bébé est mobilisateur, c’est un lieu de projections multiples. Cette question des émotions est fondamentale

Réfléchir au cadre du soin

Michel Dugnat recourt à l’image des « deux jambes » pour parler de l’utilisation à la fois de la psychopathologie clinique pour le parent et de la théorie de l’attachement. Prend ensuite la parole, Denis Mellier, psychologue psychanalyste. Il le pose en introduction : « Je me situe de manière décalée par rapport à l’urgence, l’actualité, pour essayer de penser au fond « comment ça fonctionne les dispositifs, comment ça marche ? » »
Il aborde d’abord « la question du cadre ». « C’est une question pas simple. Didier Anzieu a beaucoup compté. Le cadre psychanalytique (le fauteuil, les séances) peut ne pas être en adéquation avec ce que l’on a à travailler. Il y a des souffrances qui peuvent rendre la situation encore plus anxiogène. Qu’est ce qui permet de symboliser ? Quand on parle de traumatismes précoces, on ne va pas reproduire des situations anciennes. On vit dans l’actualité d’événements intenses. On n’a pas les mots, on n’a pas la voix. On est dominé par des agir, des somatisations, très loin de pouvoir être mis en mot. On n’a même pas l’échelon intermédiaire pour parler. Il faut pouvoir éprouver ce qu’on a vécu. Dans ces situations d’extrême difficulté, les sujets n’ont pas de demande. Ce qui nous pose d’abord question ce sont ceux qui nous disent « pas de souci, pas de problème ». C’est à un autre de porter ces aspects-là. Ce n’est pas le même paradigme. L’objectif n’est pas de chercher le sens d’un symptôme mais plutôt de prêter attention, développer l’attention. »

Apporter un étayage lorsque se tissent les premiers liens

Denis Mellier propose ensuite un développement sur les liens. « On travaille le lien. Quand la souffrance est diffuse, on cherche des repérages, des indices. Quand on fait le survol des psychothérapies, on a à un bout Dolto, Klein, le courant des interactions (Lebovici), les travaux sur la thérapie familiale (Nathan, Moro), les groupes. Le bébé est prioritaire mais il est révolutionnaire. En naissant, il bouge la place de tout le monde. Les personnes autour de lui vont tisser des liens. Se met en place un processus pour identifier le bébé. Le miroir familial va se construire. Le bébé travaille ses identifications, nous aussi. C’est toute une famille qui s’organise, se réorganise. On a trop vu le bébé tout seul. La naissance est un formidable événement qui impacte toute une famille. La communauté resserre ses liens. Il n’y a que dans notre monde occidental qu’on voit des gens seuls avec un bébé. Ce n’est pas possible. Il faut être encordé, allié les uns aux autres. Dans les 1000 jours, il y a cette période, tout au début, où le bébé est étrange. Ces moments sont travaillés avec l’étayage. Nous les professionnels on est dans une place d’étayage. Il faut être répondant. Il faut un autre. C’est la première caractéristique des dispositifs : pouvoir être présent. Il y a des gradations, des processus. Il y a l’étayage ponctuel, un peu plus important, institutionnel. »

Des institutions qui permettent peu l’élaboration

Enfin le psychologue s’intéresse aux dispositifs. « Ils doivent être attractifs, séduisants, sinon les parents ne viennent pas. Les notions de plaisir/déplaisir sont très confuses. Il faut ranimer le désir. Il y a des enjeux pulsionnels avec les personnes avec qui nous travaillons: ça fait partie du travail. Par essence on travaille en réseau, avec le corps, la psyché, les besoins sociaux. La sécurité émotionnelle du bébé a aussi une dimension sociétale (la durée du congé de maternité par exemple). Il y a une dimension d’aller vers (on va au domicile, au devant des personnes). Quand la situation est trop complexe, c’est nous qui tirons le signal d’alarme. »

Denis Mellier pointe les limites de l’institution : « Nos institutions ne sont pas faites pour travailler en réseau. Elles ont été créées à une époque où les fonctions étaient séparées les unes des autres. Elles fonctionnent comme une boîte à chaussure, chacun travaille dans sa boîte. Il faut aussi savoir déposer les angoisses. On s’est coupés de nos affects. Il y a des aspects d’anxiété qu’on met de côté, sous le tapis. Demander aux équipes de se décentrer c’est coûteux. Il faut des temps de recul par rapport aux temps d’action avec les bébés. Notre attention a une fin, elle se fatigue. Il faut revivifier notre attention. Il faut des espaces pour nous. Quand une situation familiale est compliquée il faut faire des hypothèses entre nous. Ces temps d’élaboration permettent de donner du sens, d’interpréter, de penser et de retourner vers le terrain. Les gestionnaires ne le comprennent pas toujours. »

Il conclut sur les « parcours de soin ». « Le problème c’est que cela peut devenir des modalités. A la limite on pourrait se passer des équipes. Dans ces domaines, la dimension transférentielle est importante. Si le parent dépose quelque chose puis que pour x raison il est déporté vers une autre personne, il risque de perdre quelque chose. La question de la référence et de la confiance est centrale. On essaie d’apporter des étayages pour que quelque chose de ce lien puisse advenir. »

Paroles de mères

La place est ensuite donnée aux représentantes de l’association Maman Blues qui porte la parole puissante des usagères, ces femmes qui ont connu de près le gouffre de la difficulté maternelle et dont l’objectif est d’ « informer, témoigner, alerter, réseauter, promouvoir ».
« La difficulté maternelle est un terme qui nous va bien parce qu’on ne parle pas forcément de pathologie ou de trouble, explique Emilie Vareille, l’une des bénévoles. Grâce au forum de l’association, lorsque j’étais au plus mal, assez isolée derrière mon écran, j’ai pu lire l’indicible. On milite contre l’idée reçue que l’instinct maternel existe. Il y a 13 ans on était beaucoup là dessus. Pour nous le processus de parentalité est à construire, il fait appel à tout ce qu’on a vécu. Peut-être avons nous traversé un tunnel assez sombre, mais on en sort assez grandi. Nous, bénévoles, on a fait un travail de résilience et de mise à distance. »

Fabienne Lacoude, une autre bénévole, livre son témoignage : «Aujourd’hui, avec le filtre de l’analyse je sais qu’il y avait des choses dès la grossesse. J’étais dans un contrôle extrême de la manière dont je souhaitais être suivie et dont je voulais accoucher. Je ne voyais que l’accouchement, je n’ai jamais envisagé qu’il y avait un bébé au bout. Je me suis retrouvée avec un bébé. Je voyais sa tête entre mes jambes. Je demandais « est-ce qu’elle arrive ? » alors qu’elle était là. Je ne percutais pas.  J’ai eu des symptômes très bruyants : des crises d’angoisse violentes (en me tirant les cheveux, je voulais partir, m’en aller). Je n’avais aucun antécédent psychiatrique. J’étais de la classe moyenne, instruite, je pensais que ça ne pouvait pas m’arriver. C’était très impressionnant pour moi et pour mes proches. Ces symptômes bruyants m’ont sauvée. Ma mère a activé la prise de soins. Le médecin généraliste n’a pas entendu. Je ne cessais de dire que je voulais ma sage-femme. C’est elle qui la première a pu mettre des mots sur ce que je vivais. Elle m’a fait passer le test d’Ediburgh pour la dépression. Elle a activé son réseau. J’ai été prise en charge rapidement. »

Fabienne restera six semaines dans l’Unité Parents-Enfants de Marseille, à temps plein du lundi au vendredi. « Il faut gérer le temps où on n’y est pas. Je me souviens m’y être ennuyée. Mais ce n’est pas négatif. J’ai l’impression d’avoir été plongée dans un bain intérieur, d’avoir fait un retour sur moi dans un cocon protecteur. Je n’arrivais pas à lire, il n’y a pas de TV, pas d’internet. J’avais un bébé qui dormait beaucoup. J’avais peu de temps de soins. J’étais seule avec moi même. La première chose qu’on m’a dite et qui était formidable c’est « tu es importante, tu es au centre, si tu ne vas pas bien, ton bébé n’ira pas bien ». Le fait qu’on me dise ça a changé mon regard sur la maternité. Je me sentais vampirisée par mon bébé et ça me semblait impossible. On m’a dit « ce n’est pas le concept ». Tous les jours je voyais des psychiatres, psychologues, les autres mamans, les auxiliaires de puériculture, les puéricultrices. Cela m’a fait beaucoup de bien. L’art thérapie m’a fait du bien aussi. Le but n’était pas que toute mon énergie parte dans ma fille mais qu’on ait chacune notre énergie. Ne pas y être tout le temps c’était dur. Le week-end était difficile, surtout pour mon conjoint. Il devait tout gérer, la mère et l’enfant. Gérer la séparation avec le père est difficile. Il dit qu’il ne s’est pas senti accueilli, il ne trouvait pas sa place. Il avait l’impression qu’on lui reprochait de ne pas venir suffisamment nous voir. Il s’est senti exclu. »

Anne-Myrtille Rievoal, qui avait déjà témoigné le 5 juin, raconte elle aussi la souffrance aiguë et la remarquable prise en charge : « Je n’étais pas prête à avoir un enfant. Quand on pleure dès l’échographie ce n’est pas terrible. J’ai été entourée de bonnes fées. Ma sage-femme m’a orientée. J’ai été accompagnée par une psychologue clinicienne. Le travail d’explication qu’elle a fait a été précieux. La gynécologue a fait un super boulot jusqu’à l’accouchement. J’ai fait la préparation à domicile. La grossesse s’est très bien passée. J’oubliais que j’avais un ventre. Le jour de l’accouchement, je ne sentais rien. Je vais à la clinique avec mon formidable mari. Toute l’équipe était prévenue. J’étais en totale dissociation. Le retour à la maison est vraiment difficile: on se retrouve toute seule avec le bébé. Heureusement les super sages-femmes sont là pour expliquer à mon mari et à ma famille ce qui est en train de se passer. C’est crucial. J’ai vu un généraliste le soir à 22h. Il m’a reçu le week-end, il répondait à mes mails, à mes coups de fil. Il a appelé la pédiatre de ma fille pour dire que je n’allais pas bien. J’ai été adressée à l’Unité Parents Bébé à Avignon. Ça a été le début de la guérison. »

Pendant 18 mois Anne-Myrtille se rendra une fois par semaine à l’UPB. « Ma référente c’était Régine. On parlait de tout et rien, en fonction de mon état de forme. J’ai bénéficié d’accompagnement de soins-massage. Les soins berceuse c’était trop compliqué pour moi. On a testé plein de choses pour essayer de construire le lien. Régine m’a accompagnée à la crèche. L’assistante sociale m’a aidée à monter le dossier pour avoir une TISF. Elle m’a accompagnée dans les gestes du quotidien. Mon mari est allé voir une psychologue. L’UPB a accueilli mes parents.»

Puis, en toute fin de parcours, elle va sur le site de Maman blues. « J’ai lu la page du site sur l’effondrement. Le fait de le relire avec des mots posés par des mères et de me reconnaître là dedans ça m’a fait un déclic. Je me sentais moins seule. J’ai pris conscience de l’étendue des dégâts. Ça m’a frappée. J’ai voulu m’investir. Une fois sortie du marasme j’étais en colère parce qu’on ne nous en parle pas dans le parcours anté-natal. On nous soûle avec la toxoplasmose mais personne ne nous parle de la difficulté maternelle. L’association arrive par le poids des mots. Je me suis sentie appartenir à une communauté de femmes qui partageaient un secret. »

Concernant l’impact du trouble sur le lien mère enfant, Fabienne répond : « Je n’avais pas, me semble-t-il, de difficultés à établir le lien. Mon problème était lié à l’anxiété, à la perfection, au fait de rentrer dans l’identité de mère, et même d’adulte. Avec mon bébé ça allait plutôt bien. Tout le monde me disait « si cet enfant est aussi calme c’est pour te protéger ». Tout ça m’inquiétait beaucoup parce que ça voulait dire que j’avais biaisé sa personnalité. C’est notre histoire, on a construit notre lien.  Ça fait partie de nous. »

Anne Myrtille parle de sa fille Cléo qui « court, saute, chante, danse ».
Les deux femmes sont interrogées sur l’entretien prénatal précoce. « J’ai eu un EPP avec ma sage femme, explique Anne-Myrtille. Elle a su détecter. » « Moi aussi j’ai eu l’EPP. En théorie j’étais au courant plus ou moins que ça existait. J’avais entendu parler du baby blues, j’avais lu et vu « Un heureux événement ». Je crois que dans un certain nombre de cas ça concerne toujours les autres. A quatre mois ça peut être un peu tôt pour détecter un problème. Moi, à ce moment là, tout allait très bien. »
Pour Emilie Vareille  « la prévention n’est pas de passer au dessus de la difficulté maternelle mais de la traverser. »

Pour Antoine Guedeney, à la base du soin, l’évaluation

Retenu à l’Elysée, le pédopsychiatre Antoine Guedeney ne pouvait être présent ce jeudi 19 septembre à Marseille comme c’était initialement prévu. Mais la présentation qu’il devait proposer a été enregistrée et diffusée. Il y parle de la « nécessité de faire une évaluation en périnatalité et en petite enfance ».

« Nous devons construire une hypothèse à partir des faits cliniques que nous observons. Je me base sur ce que j’ai appris de Selma Fraiberg. « No guessing » : On ne doit pas essayer de deviner quelle est la cause de la situation. On est prisonnier de notre besoin de sens. Il faut réprimer ça, le besoin de comprendre, de maîtriser la situation. Il faut essayer, dans une alliance avec les gens, qu’ils nous expliquent la situation. Le premier mot clé c’est l’alliance, c’est que les gens nous aident à comprendre, nous invitent chez eux, dans leur famille. Ce qui est important c’est de savoir quel est le problème pour eux

Antoine Guedeney enchaîne sur l’utilisation « d’outils d’évaluation que nous maîtrisons bien ». « La chose la plus importante c’est que cette évaluation doit être faite sur les différentes dimensions de la situation (y-a-t-il des troubles du développement ? Quel est le type d’interactions ? Quels sont les symptômes ? Quel est l’environnement ?) Il faut évaluer ces dimensions l’une après l’autre. On ne déduit pas l’une de l’autre. On regarde les interactions, on regarde les symptômes, ensuite il faut démontrer qu’il y a un lien. On fait une hypothèse et on la teste. Il n’y a pas de recette psychopathologique qui marche à tous les coups. En revanche nous sommes là pour aider chacune des personnes à comprendre le sens qu’elle peut donner.  Ça prend du temps. On doit le dire. «Voilà ce qu’on va faire : ça va prendre du temps mais j’ai besoin de vous ». Pendant ce temps des changements interviennent qui vont nous permettre d’avancer. C’est l’effet de l’intervention qui valide les hypothèses. Si ça ne change pas, c’est qu’on s’est planté.»

Abandonner les concepts psychanalytiques peu opérants

Il se livre ensuite à un exercice qui, forcément, devant une assemblée d’équipes de psychiatrie, psychologie et santé mentale périnatale français, fera grincer quelques dents : le passage en revue des concepts qui lui semblent utiles et inutiles. Parmi les premiers : le concept de l’inconscient, la symbolique, l’effet des relations précoces sur le développement psychique, le rôle majeur de l’environnement. «C’est plus valide que le concept de symbiose, tiers, réel/imaginaire, dyade, pulsions, œdipe, préoccupation maternelle primaire, ambivalence, instinct de mort, structures, stades. On n’a pas besoin de ces concepts. Très peu ont reçu des validations effectives. La relation parentale est la moins ambivalente de toutes celles que je connais ! »

Synchronisation et réparation, deux notions clés

Antoine Guedeney développe ensuite « deux concepts essentiels » :

– La synchronisation/désynchronisation
« Il existe une extraordinaire sensibilité du bébé aux interactions dès le début de la vie. Personne n’a jamais dit que les interactions devaient être parfaites. L’important c’est qu’on ne l’engueule pas quand on ne comprend pas ce qu’il veut. L’important c’est que la relation tienne. Le visage « immobile » (allusion à l’expérience du stillface de Tronick) ça se répare au bout de 3 minutes. Mais il ne faut pas trop recommencer. Cela suffit à nous faire comprendre la survenue des psychopathologies ».

– La réparation
« Les parents se trompent mais ils rectifient. Il faut aussi prendre en compte la susceptibilité génétique. C’est la rencontre des deux (la susceptibilité génétique interrogée par l’événement) qui peut aboutir à un trouble.»

« Ces concepts nous suffisent pour diriger l’intervention, assure le psychiatre. Le bébé c’est notre fil rouge. Il suffit de le regarder sans jamais le lâcher des yeux. Avec l’expérience ce n’est pas difficile à faire. Ce sont les êtres les plus aimables et les plus polis du monde. Vous les regardez et ils s’allument. Ils sont incroyablement sociaux.»

Il propose d’ailleurs une digression sur les fabuleuses habiletés des bébés :
« Ils possèdent des compétences relationnelles formidables,un fonctionnement cognitif incroyable, ils savent que les objets inanimés n’ont pas d’âme. Ils savent faire des tas de trucs rigolos. Comme l’interaction est ce qui compte le plus dès le début de la vie, il suffit de regarder le bébé pour savoir comment ça s’est passé. Un bébé qui n’a l’air pas bien, qui est en retrait relationnel, nous apprend beaucoup. J’ai proposé l’échelle de retrait (ADBB). C’est le premier signal de la désynchronisation et de l’absence de réparations.»

Evaluer toutes les dimensions

Antoine Guedeney insiste : il faut évaluer de façon indépendante les dimensions clés pour comprendre. Quelles dimensions exactement ?
– Le niveau de développement
– Catégoriser les interactions
– Repérer le retrait relationnel
– Parfois il peut être judicieux de mesurer le tempérament de l’enfant
– Evaluer le fonctionnement mental parental, éventuellement le style d’attachement des parents, leur niveau de stress
– Evaluer les autres dimensions : leur capacité à assurer des soins, la sécurité de l’enfant, à favoriser un attachement sécure. «  Ce n’est pas parce qu’on n’a pas de trouble mental qu’on a un caregiving optimal. Et ce n’est pas parce qu’on est déprimée qu’on a un mauvais caregiving. Il faut voir la capacité du parent à se débrouiller quand l’enfant est en stress.  Ça s’observe. »
– Evaluer l’environnement : parce que ça guide l’évaluation thérapeutique. Quelles sont les ressources disponibles ? Le degré d’isolement ? Les parents peuvent-ils utiliser les aides ?
– Quelle est la sévérité des troubles parentaux ? Quel est l’impact sur le développement du bébé ?

Antoine Guedeney fait référence au concept de la théorie écologique de Bronfenbrenner. « Pour le bébé le premier environnement c’est les parents, les frères et sœurs, puis viennent les grands parents, le fait d’habiter dans un quartier pourri ou pas, la communauté, les valeurs, les lois, la culture, les politiques publiques. Une influence distale peut avoir des effets plus massifs qu’une influence proximale. Comment cette famille utilise sa culture d’origine ? Cette culture est-elle une source d’explication ? D’estime de soi ? Une source de traumatisme ? Parfois cela peut conduire à prioriser l’intervention là-dessus. »

L’outil vidéo, le plus puissant qui soit

Le pédopsychiatre insiste : « Il faut penser à évaluer toutes les dimensions chez le bébé (communication, langage, motricité, régulation), où prédomine le trouble, quel est le problème pour les parents. Il faut tout investiguer parce qu’on ne trouve pas ce qu’on ne cherche pas. On doit chercher ce qui marche bien et dire aux parents ce qu’on voit qui ne marche pas si mal de notre point de vue. Ce sont des pépites. Je n’invente rien, je n’en rajoute pas. Il s’agit de restaurer un peu les gens avec ce qu’on voit. Nous devons aussi prendre conscience de ce qu’on ne peut pas s’empêcher de ressentir, et chercher d’où ça vient. »
Du côté des outils, il invite à rechercher d’abord le partenariat en interrogeant : « Quelle est votre pire crainte ? Qu’est-ce qui vous inquiète ? » « L’EPDS pour les parents est un outil très puissant. »

Du côté des interactions parents/enfants on peut noter l’ambiance, la distance physique, la synchronisation. Est-ce intrusif ou respectueux ? Les parents sont-ils sensibles aux signaux du bébé ? « On peut regarder les interactions en vidéo, avec les parents, c’est l’outil thérapeutique le plus puissant que je connaisse. Si on regarde la vidéo avec eux, si on cherche les points positifs avec eux, ils voient eux mêmes. C’est la meilleure façon de contourner les situations de déni. Il y a un travail à faire d’emblée avec les deux parents. »

Dans la salle Nicole Garret-Gloanec confirme : « Si on passe trop vite à l’interprétation, on passe à côté de ce que nous dit le bébé. L’évaluation, c’est très important. » Pour Michel Dugnat, « il manque une familiarité avec l’image et on peut compter sur les doigts de la main les unités qui ont une pratique routinière de la vidéo ».

Les unités de soins conjoints hospitaliers

En fin d’après-midi, Sylvie Nezelof et Sylvie Viaux-Savelon présentent un état des lieux des unités de soins conjoints ambulatoires et hospitaliers. Ce recensement est indispensable pour les professionnels et les tutelles « dans un contexte économique contraint avec de nouvelles orientations de santé publique » mais se révèle une tâche assez lourde eu égard à l’extrême hétérogénéité du secteur.
En France, la première UMB a été créé en 1980 à Créteil (20 ans après la Grande-Bretagne).
Sylvie Nezelof rappelle que le développement progressif des unités mère-bébé a suivi celui de la psychiatrie et de la psychopathologie périnatale, sous l’impulsion de Serge Lebovici, Michel Soulé, de Daniel Stern et Bertrand Cramer. Sur les 40 années qui se sont écoulées, des structures se sont développées sur un mode très hétérogène.

Certaines se sont adossées à la psychiatrie adulte, d’autres à la psychiatrie enfant, avec une grande variation de taille, de fonctionnement administratif, d’approche clinique. Mais avec la conviction partagée de l’intérêt des soins conjoints. Il est néanmoins « difficile d’identifier et de comparer ».
Pourquoi une telle hétérogénéité ? « C’est une affaire d’homme, de femme et d’argent, explique Sylvie Nezelof. Avec au départ une ou deux volontés farouches. Actuellement on assiste à la diffusion d’une culture qui englobe les somaticiens mais avec des initiatives locales hétérogènes. Il y a des régions qui présentent la totalité des étages de la pyramide et d’autres avec rien du tout

Elle poursuit sa présentation : « Pour soutenir ces soins il faut apporter des billes. Pour l’hospitalisation conjointe temps plein il faut savoir sur quels éléments cliniques on s’appuie pour décider de cette orientation. Il peut y avoir le côté bruyant du trouble maternel mais c’est une approche partielle. Ces hospitalisations temps plein devraient peut-être être réservées à des situations qui demandent une évaluation précise dans un cadre contenant. Il ne s’agit pas d’être le bras armé des juges demandant comment sont les capacités maternelles… Peut être faut-il les réserver aux pathologies aiguës facilement résorbables, on peut ainsi mettre le paquet sur un temps bref. J’ai plus de doute pour les mères présentant des troubles graves de la personnalité. Il faut se donner les moyens d’une évaluation en termes cliniques mais aussi médico-économiques. »

Elle évoque enfin la nécessité de « se situer à la croisée de la psychiatrie de l’adulte et de la pédopsychiatrie dans une clinique périnatale reconnue », « l’importance des articulations entre les dispositifs pour avoir une enveloppe de soins (dans le sens de soins « enveloppants »)  et de l’articulation avec les professionnels de première ligne ».

Les unités de soins conjoints ambulatoires

Sylvie Viaux-Savelon, enchaîne avec les unités de soins conjoints ambulatoires. 89 unités très diverses ont répondu au questionnaire envoyé. Elle prévient en introduction : « On aura toujours du temps plein sur certaines situations. Le temps plein a sa place. Pour moi il manque un dispositif : le travail avec le conjoint quand la mère est hospitalisée.» Et poursuit : «On a besoin de savoir qui ont est. On va devoir rendre des comptes. »

L’objectif est notamment de faire « une carte interactive par régions ». Le premier constat est que « même dans les régions bien dotées ça se concentre sur certains endroits ». En Normandie il n’existe pas d’unité temps plein, la Bretagne apparaît peu dotée. En cause la diversité historique, les budgets alloués selon la population ciblée. Concernant les approches, « il y a un consensus sur les troubles de l’interaction et de la relation, mais après une sensibilité et des focus différents. » Sylvie Viaux-Savelon note « une grande richesse dans les interventions, une diversité des modalités d’intervention et des approches thérapeutiques ». Elle a recensé des consultations médicales spécialisées, psychothérapies, co thérapies, rééducations individuelles, et un accompagnement social pas systématique (bien qu’absolument nécessaire). 82% des équipes se disent affiliées à un réseau mais dans 36% des cas, elles ne disposent pas de temps dédié pour le travail en réseau.

Il est également difficile de valoriser l’activité en raison d’un recueil des données lui aussi variable.
« On ne cote pas de la même manière, ce qui rend peu aisé la comparaison. Comment cote-t-on un trouble de l’interaction qui n’existe pas dans la CIM 10 ? Quelles modalités d’ouverture du dossier ? Certains cotent le travail de réseau

Elle propose notamment d’enrichir la CIM 10, de proposer un thesaurus spécifique qui sera testé sur les unités participantes, de recenser les formations existantes dans le domaine, améliorer leur visibilité et proposer une formation ad hoc minimale pour les structures de soins conjoints. Elle insiste : « On a besoin d’outils. Il en existe mais non validés en France. Il faut des outils pour les échanges avec les partenaires. Ils connaissent peu notre discipline (et peu le développement de l’enfant). Il faut pouvoir réaliser des études épidémiologiques et de prise en charge pour valoriser l’activité des unités ».

Les recherches-actions françaises pour mieux identifier les facteurs de risque et de protection

Les participants  à ces journées ont pu participer le vendredi 20 à vingt ateliers interactifs comptant 10 intervenants (soit un tiers du public) qui avaient écrit les 70 communications de ces ateliers. La matinée du samedi 21 septembre a ensuite été consacrée à une étape nouvelle du développement de l’Alliance francophone pour la santé mentale périnatale (centrée sur les 1000 jours, de la période péri-conceptionnelle aux deux ans de l’enfant) initiée le 5 juin dernier.
Pour ouvrir cette matinée, Chantal Zaouche, médecin et professeure de psychologie du développement, présente le groupement d’intérêt scientifique BECO (Bébé, petite enfance en Contextes). Lequel a pour objectif des recherches-actions françaises interdisciplinaires (sociologie, droit, médecine, neurosciences, histoire de l’art, sciences de l’éducation, pédopsychiatrie…), interinstitutionnelles et interprofessionnelles.
Ce groupement se concentre sur la prime enfance (la période périnatale en fait partie) jusqu’à 6 ans, « période sensible et critique quand les situations sont délétères ». L’objectif est notamment de « concevoir une meilleure analyse des vulnérabilités potentielles et des facteurs de protection ».
Elle aussi se réfère au modèle de Bronfenbrenner qui permet de comprendre qu’il existe plusieurs contextes, pluriels et connectés entre eux.

Recherche sur les prématurés ou la violence conjugale

Chantal Zaouche évoque plusieurs recherches  dont « 1,2,3…Préma ! » qui a permis de concevoir des outils de valorisation  (fascicules scientifiques et réalisation filmique) pour la formation des professionnels afin d’accompagner les parents d’enfants nés prématurément, outils disponibles en opensource (sur le site BECO de l’université de Toulouse). L’association Crescendo a également sollicité le BECO pour un soutien à l’inclusion des jeunes enfants en situation de handicap. D’autres recherches sont menées sur les enfants exposés aux violences conjugales (le cycle de la violence débute la plupart du temps lors de la grossesse ou lors de la période prénatale précoce).
« On n’a pas assez d’info à ce sujet pendant la grossesse, déplore Chantal Zaouche. Malgré les 9 consultations pendant la grossesse, on leur demande si elles prennent du LSD, du vin, par contre on ne leur demande pas si elles subissent des violences conjugales. C’est un véritable trauma pour le fœtus (effet du stress fœtal en raison de l’exposition au cortisol maternel). Les enfants de 0 à 5 ans sont les plus exposés et les plus affectés au plan développemental. Il faudrait un entretien prénatal précoce bien mené. » Elle évoque un guide pratique québécois pour les mères et les pères avec des propos explicites : « Toutes les formes de violences peuvent avoir des répercussions sur votre santé et celle de votre enfant, que ce soit la violence psychologique, verbale ou sexuelle ».

BECO sur de multiples fronts : bébés hospitalisés, santé environnementale, DOHaD

Une autre expérimentation en cours (Méthodologie, Appropriation, Dispositifs, Expositions, Enfants) s’interroge sur la façon dont de jeunes enfants non lecteurs appréhendent les expositions culturelles. Parmi les projets en cours, « BulNeoMat » cherche à améliorer la qualité de vie des bébés hospitalisés en travaillant sur la sécurité affective, le stress, les émotions et le quatuor bébé-fratrie-parents-professionnels. « Mario.net » est un logiciel avec des marionnettes virtuelle à visée thérapeutique pour les enfants présentant des difficultés motrices, psychiques, des troubles des apprentissages. Le logiciel permet de scénariser des éléments de leur problématique. « Aires » investigue les pratiques et représentations parentales sur la qualité de l’air extérieur et la santé environnementale. La CNAF a également commandé à BECO un état des savoirs sur l’accueil des jeunes enfants en situation de pauvreté. Avec l’Université du Québec à Montréal (UQAM), le groupement s’intéresse à l’appropriation des connaissances sur la DOHaD par les futurs parents (avec un potentiel de prévention et de promotion de la santé publique).

BECO s’inscrit dans une dynamique d’appels à projet, de valorisation, de formation. « La recherche collaborative est de plus en plus valorisée, assure Chantal Zaouche. Elle permet de transmettre à la société civile et de débattre. En France on a du mal à mener des recherches collaboratives. Il va falloir publier. Or c’est plus compliqué car publier dans les revues de haut niveau avec des données qualitatives est moins facile. Le Ministère commence à reconnaître ces recherches même non publiées dans revues à comité de lecture.»

Claire Pitollat, députée (LREM) des 7è et 8è arrondissements de Marseille a tenu à être présente, avec ses enfants. « Nous souhaitons réduire les inégalités et commencer très tôt dès le début de la vie. Il y a un plan pauvreté qui vise à travailler sur l’éducation, la santé, l’accompagnement des parents, l’accompagnement vers l’emploi. On s’appuie sur les rapports de l’OMS. Notre état de santé dépend des soins à 20% et pour le reste ce sont essentiellement les déterminants sociaux. Il faut informer pour que nous avancions à part égale. Les citoyens doivent savoir que ça existe.» Le député du Vaucluse Jean François Césarini sera pour sa part représenté par sa collaboratrice Carla Dusseau.

Gynécologues et sages-femmes dans l’Alliance

Michel Dugnat rappelle que l’Alliance officiellement fondée ce 5 juin « n’est pas une fédération, une société scientifique de plus ». « C’est un projet partagé entre institutions, acteurs, sociétés ». Plusieurs professionnels se relaieront ensuite, à la tribune ou par téléphone pour expliciter les raisons pour lesquelles leur société représentant leur champ disciplinaire rejoint l’Alliance. Nicolas Fontanarosa, obstétricien dans le Réseau régional de santé périnatale PACA raconte à quel point il a été « heureux de pouvoir assister en décembre dernier à la présentation du docteur Alain Grégoire ». « Dans ma vie d’obstétricien à Grasse ça m’a permis de mettre en place des choses très concrètes. Lors de la rédaction du dossier de chaque patiente, dans l’interrogatoire, on a inclus la question des risques psycho sociaux de la patiente et du couple. Le fait de poser systématiquement la question des violences nous a permis de découvrir des choses. On a ouvert la boîte de Pandore et on a découvert des choses chez madame Tout-le-monde. Inceste, violences physiques, verbales, viols. La grossesse est un moment unique pour essayer de dépister ces conditions qui pourraient passer inaperçues. »

Il souligne au passage que se pose dès lors la question d’un EPP qui ne concernerait potentiellement que la femme (sans quoi il peut être délicat d’évoquer les violences conjugales).

Sophie Guillaume, présidente honoraire du Collège national des sages-femmes prend le relais : «La périnatalité, les 1000 jours, cette prévention et ce dépistage sont l’essence même du travail des sages-femmes. L’EPP on l’a mis en avant en 2002. Et j’entends aujourd’hui que des personnes n’en ont pas entendu parler dans leur cursus de formation. Il n’a pas été diffusé par ceux qui captent la patiente dès le test de grossesse positif. On n’a pas pris ça au sérieux. Dans le groupe EPP au Ministère, on réfléchit à comment en parler, le proposer, bien le définir. C’est savoir avoir une posture d’écoute active, de recueil des besoins. Il faut une formation, cela ne s’improvise pas. Il est nécessaire d’avoir sur son bureau un annuaire de ressource quand on ouvre la boîte de Pandore. Dans certaines régions il y a des sages-femmes de coordination. Il faut décloisonner la médecine hospitalière, libérale, territoriale. » Elle conclut sur un sujet d’une brûlante actualité : « A Necker, on travaille avec le staff médico-psycho-social. On prend de plein fouet les migrants. Nous avons actuellement 5 patientes sur 45 qui relèvent du samu 115. Il n’y a pas d’hébergement. Lundi, je mets deux mamans à la rue avec leur bébé d’un mois. C’est une bombe. Il y a une urgence. On a fait un signalement au procureur. Qui va prendre une décision ? »

Philippe Deruelle, secrétaire du bureau du CNGOF (Collège des gynécologues obstétriciens), au téléphone, parle sans fard : « On s’est pris une claque ces deux dernières années avec les violences obstétricales. Ça existe, on doit changer nos attitudes. Les obstétriciens doivent repérer et utiliser la périnatalité comme une fenêtre d’opportunité pour agir chez des femmes qui ne se sentaient pas malades et vont rencontrer autour de la grossesse un professionnel de santé en qui elles ont confiance. On doit éviter de créer des situations bouleversantes pour ces femmes. Pour moi il y a eu deux actes fondateurs : la mobilisation des usagères et la présentation d’Alain Grégoire au congrès du collège. Il a enfoncé le clou. On ne peut plus en rester là. Il faut qu’on avance. Nous prenons un engagement auprès de vous, nous menons des actions au sein de la commission probité. On est très contents que le gouvernement s’empare de ces questions mais on est inquiet car la dernière fois, sur les violences obstétricales, il y a eu un très intéressant rapport et ça s’est arrêté là

Les usagers de la psychiatrie au coeur de  l’Alliance

Elise Marcende, de Maman blues, réitère de son côté la mobilisation de son association : « On espère que va se fédérer auprès des bébés et des femmes et des familles un véritable réseau. On a des points de vigilance. On a à cœur la question de la prévention. Plus la prise en charge est précoce et mieux ce sera. Il faut informer les parents. Ca commence à bouger. On est beaucoup plus sollicités depuis deux ans. »

Claude Finkesltein de la FNAPSY participe elle aussi à cette matinée. « J’aurais aimé entendre le mot « transmission ». Il y a dix ans je revenais d’un colloque dans l’eEst, j’ai voyagé avec Michel Dugnat. Il m’a ouvert les yeux sur quelque chose que je n’avais pas compris, que je ne pouvais pas comprendre. Il a cassé la transmission (« au sens de la reproduction » ndlr). Je suis née préma, ma mère a mis deux mois à m’accepter. J’ai vécu ma vie comme j’ai pu. J’ai eu du mal à avoir un enfant. Je me suis rappelée que ma mère voulait tellement un fils qu’elle m’a appelée Claude. J’ai eu une fille. La naissance a été abominable, prématurée. Je me suis vue langer ma fille sans lui parler. Je me suis rendue compte que j’étais maltraitante. On transmet ce qu’on ne sait pas. J’ai subi des violences conjugales. Ma fille fait comme elle peut, elle a du mal. Je me suis dit « il faut casser le circuit ». Il y a bien 60% des 5000 personnes que je représente qui ne seraient pas tombées en psychiatrie si on leur avait tendu la main. On a créé l’association en tant que grand-mères pour aider les petits enfants à ne pas subir l’entourage familial. Continuez, n’abandonnez pas, c’est beau ce que vous faites tous les jours, on en a besoin. »

Les pédiatres et psychomotriciens se rallient à l’Alliance

Pour l’Association française des pédiatres ambulatoires, Elisabeth Martin-Lebrun parle d’un « énorme travail de formation sur la prise en charge globale ». « La visite des bébés dans les 15 premiers jours est une consultation très investie par les pédiatres. Elle permet d’évaluer l’accordage, que les mamans puissent parler de l’accouchement, de leur vécu. On revoit les bébés à un mois. On voit les enfants régulièrement dans les deux premières années. On peut ainsi dépister les troubles neuro-développemenataux. On peut avoir des améliorations spectaculaires. Il ne faut pas oublier que dans les milieux culturellement défavorisés, la télévision marche du matin au soir, et que les parents sont devant un écran en permanence ».
Michel Bouzon, médecin généraliste rappelle de son côté que dans sa région les généralistes « signent 50% des certificats des 9ème et 24ème mois ». « Mais on n’est pas bons dans le diagnostic des souffrances psychiques des parents et des bébés. On a besoin de formation sur des outils adaptés».
Le Syndicat National d’Union des Psychomotriciens (SNUP) se rallie au mouvement. « Les psychomotriciens intègrent cet appel de Marseille à défendre la cause des bébés avec évidence, assure Florence Bronny, pour porter l’idée de prévention, de soins préventifs à la mère et à l’enfant, l’importance des 1000 jours dans le parcours de vie des enfants et de la famille qui l’entoure ». Pour elle c’est la notion de réseau « qui ressort le plus » : « Les psychomotriciens ont besoin de partager avec les autres professionnels pour que les soins qu’ils proposent puissent avoir du sens, ils ont besoin d’espaces d’échanges pour permettre le soin le plus performant possible. »

Une forte mobilisation de l’ensemble des acteurs de la santé mentale

L’ADESM (Association des Etablissements participant au service public de Santé Mentale), par la voix de son président Pascal Mariotti, assure être intéressée par l’idée de devenir membre de l’alliance. Le directeur de l’hôpital de Vinatier (Lyon-Bron)cin estime essentiel d’ériger la psypérinatalité au rang de priorité même si concrètement, pour le moment, « on n’en fait pas grand-chose ».
Dominique Brengard représente l’Association des équipes mobiles en psychiatrie, partage son enthousiasme : « Bien évidemment c’est avec joie que nous rejoignons l’Appel, je suis heureuse de lire le terme de prévention prévenante ».

Florence Gressier présente pour sa part la Société Marcé Francophone qu’elle préside et insiste sur la nécessité d’avoir des dispositifs adaptés, c’est à dire des soins conjoints, gradués et coorodnnés. Denis Mellier évoque la section française de la WAIMH fondée par Serge Lebovici et Bernard Golse et qui organise deux colloques par an. « Nous aurions besoin de temps, nous les professionnels, mais les enfants et leurs parents n’ont pas ce temps », rappelle-t-il. Servane Legrand, présidente de l’Anapsy-PE annonce que l’association a décidé de rejoindre l’Alliance, et qu’elle est « heureuse de partager cet engagement, qui rencontre le leur ».
Christine Faure représente une fédération gestionnaire de services sociaux d’intervention à domicile qui souhaite également rejoindre cette alliance. L’ASAP (association de santé psychique des jeunes), trouve de son côté le message de cette matinée très puissant et souhaite elle aussi intégrer l’alliance.

Le docteur Patrick Padovani, adjoint à la santé de la ville de Marseille, formule néanmoins un petit reproche : il manque les acteurs de politique publique, importants au niveau local. Il évoque ainsi les Conseils Locaux de Santé Mentale, et il aimerait que le Conseil Local de la ville de Marseille soit également signataire de l’Alliance, car ces préoccupations sont les leurs. Michel Dugnat estime que l’alliance pourrait tout à fait accueillir le réseau fédérant au niveau national les CLSM.
François Poinso constate en toute fin de matinée que ces trois journées ont permis de rassembler les équipes des unités d’hospitalisation conjointe et les équipes des unités de soins conjoints ambulatoires et d’ainsi mettre en exergue des équipes motivées avec des pratiques très diversifiées. Il insiste sur la nécessité de conserver une bonne représentation des équipes ambulatoires.

Laissons le mot de la fin à Alain Grégoire : « Les livres d’histoire sont plein de moments historiques, nous sommes ce matin dans un moment historique qui pourrait changer la vie de plein de citoyens, c’est un mouvement global, francophone. Il faut laisser derrière les petites différences qui comptent pour rien, ce qui compte c’est le futur commun. L’Alliance globale est prête à accueillir l’Alliance francophone en son sein. »